PORTRAITS

HANAA GHEZZAR BOUAKKAZ LA FABRIQUE D’UNE ÉCOUTE JUSTE

PO4OR
23 mars 2026
3 min de lecture
Hanaa Ghezzar Bouakkaz UNE PRÉSENCE QUI RASSURE, SANS ENCORE DÉPLACER LES LIGNES

Dans l’économie contemporaine de l’attention, la parole n’est plus un outil. Elle est une compétition. Une montée constante vers plus de vitesse, plus de réaction, plus d’impact. Le média ne transmet plus seulement. Il amplifie, simplifie, accélère. Dans ce système, exister signifie souvent parler plus fort que les autres.

Hanaa Ghezzar Bouakkaz ne s’inscrit pas dans cette logique. Elle la traverse.

Son parcours pourrait donner l’illusion d’une intégration réussie : une présence installée entre Paris et Alger, des passages de la radio à la télévision, une inscription progressive dans des espaces comme RMC. Mais cette lecture reste descriptive. Elle ne saisit pas le point de friction. Car ce qui rend sa trajectoire intéressante ne tient pas à sa progression, mais à la manière dont elle habite un système sans en adopter la cadence.

Elle travaille dans un environnement où la parole est produite sous contrainte : contrainte de temps, contrainte d’audience, contrainte de format. Chaque intervention est pensée pour capter, retenir, provoquer. L’invité devient une matière à activer. L’échange, une mécanique à optimiser.

Elle opère autrement.

Dans ses entretiens, quelque chose résiste. Une lenteur relative, presque imperceptible, mais réelle. Une manière de laisser apparaître ce qui, ailleurs, serait immédiatement recouvert. Elle ne cherche pas à interrompre pour relancer. Elle ne pousse pas vers la déclaration. Elle maintient un espace. Et dans cet espace, une parole différente devient possible.

Ce choix n’est pas esthétique. Il est structurel.

Il introduit une anomalie dans le flux. Là où le média produit du rythme, elle produit du seuil. Là où il impose une direction, elle laisse une ouverture. L’entretien cesse d’être une extraction pour devenir une construction. Ce qui est dit ne vient pas seulement de la question, mais des conditions dans lesquelles elle est posée.

Cette position est fragile. Elle ne repose pas sur l’autorité, ni sur la confrontation. Elle exige une précision constante. Trop de retenue, et l’échange s’efface. Trop d’insistance, et il bascule dans la mécanique habituelle. Ce qu’elle construit se joue dans cet équilibre instable.

C’est précisément ce qui lui permet de tenir dans un espace où les figures arabes sont souvent assignées à des rôles prévisibles : visibilité contrôlée ou conflictualité attendue. Elle ne choisit ni l’un ni l’autre. Elle ne surjoue pas son origine. Elle ne l’efface pas non plus. Elle la laisse opérer comme une position de regard.

Un regard qui déplace.

Non pas en produisant des ruptures visibles, mais en modifiant la qualité de présence des autres. Un invité politique devient moins stratégique. Une personnalité médiatique, moins performative. Une parole marginale, moins périphérique. Rien n’est transformé en apparence. Et pourtant, tout se décale.

Ce décalage est son véritable geste.

Il ne s’inscrit pas dans la logique spectaculaire de la rupture, mais dans une transformation plus lente : celle des conditions d’apparition. Elle ne change pas ce qui est dit. Elle change la manière dont cela peut être entendu.

Dans un contexte marqué par la saturation informationnelle et la défiance, cette approche produit un effet paradoxal. Elle ne cherche pas la viralité, mais génère de la fidélité. Elle ne cherche pas l’impact immédiat, mais installe une continuité. Son influence ne se mesure pas en pics, mais en durée.

C’est là que son travail rejoint une dimension plus large. Lorsqu’elle évoque la nécessité de relier les cultures, de dépasser les frontières ou de réduire la peur de l’autre, elle ne formule pas un projet abstrait. Elle décrit une pratique médiatique concrète. Une manière d’habiter l’espace public sans le saturer davantage.

Dans ce sens, elle n’est pas seulement une animatrice ou une journaliste. Elle devient une opératrice de régulation. Non pas du contenu, mais du rapport entre les individus et ce contenu. Elle agit sur la manière dont une société s’écoute elle-même.

Ce rôle reste encore en tension. Il n’a pas atteint sa pleine puissance. Il ne s’est pas imposé comme modèle. Il existe dans un entre-deux : suffisamment visible pour être identifié, mais pas encore structurant pour transformer le champ.

Mais c’est précisément dans cet entre-deux que se jouent souvent les déplacements les plus durables.

Hanaa Ghezzar Bouakkaz ne conquiert pas l’espace médiatique.
Elle en modifie les conditions.

Elle n’accélère pas le flux.
Elle y introduit une résistance.

Et dans cette résistance discrète, presque silencieuse,
elle rappelle qu’avant de parler,
il existe encore une autre possibilité :
écouter.

Ali Al Hussien
Rédacteur en chef
PO4OR – Portail de l’Orient

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