PORTRAITS

HANNA ASSOULINE RÉPARER LA LANGUE COMMUNE

PO4OR
22 mars 2026
4 min de lecture
Dans une époque saturée de discours, elle agit là où tout commence : dans les conditions mêmes de la parole.

Il existe des trajectoires qui ne cherchent pas à produire l’événement, mais à intervenir dans ce que cet événement laisse comme traces profondes. Non pas dans l’instant du choc, mais dans ce qui le suit : le langage, les cadres de compréhension, et les formes à travers lesquelles les sociétés tentent de se dire à elles-mêmes à nouveau. C’est précisément là que se situe le parcours de Hanna Assouline. Elle n’est ni une figure en quête de rupture spectaculaire, ni une simple présence médiatique passagère, mais elle occupe une position plus rare : celle d’une actrice qui travaille à reconfigurer le discours civique.

Formée au journalisme et ayant travaillé dans l’enquête télévisuelle, elle ne s’est pas éloignée du champ de l’information lorsqu’elle s’est tournée vers le documentaire ou vers l’écriture collective de tribunes. Elle a plutôt déplacé le terrain d’intervention. Alors que les médias fonctionnent sous la contrainte du temps et de l’impact immédiat, elle choisit une temporalité différente : celle de la construction d’un espace commun. Ce déplacement n’est pas un retrait, mais une stratégie consciente, qui consiste à quitter la surface du débat pour agir sur ses conditions mêmes de possibilité.

Ce qui se construit dans son discours, notamment à travers le travail collectif auquel elle participe, n’est pas la défense d’une position isolée, mais une tentative de recomposer un “nous” dans un contexte où ce pronom est constamment fragilisé. Le texte n’est pas seulement un message, mais une structure. Une manière d’organiser le réel pour le rendre partageable, même lorsqu’il apparaît ailleurs comme irréconciliable.

Cette structure apparaît clairement dans l’usage de la mémoire. Les événements, qu’il s’agisse d’attentats, de crimes ou de transformations sociales, ne sont pas mobilisés pour produire une simple charge émotionnelle, mais sont organisés comme une cartographie. Chaque date, chaque nom devient un point dans un réseau plus vaste : celui d’une société traversée par des tensions profondes, mais qui conserve aussi des lignes de continuité invisibles. La mémoire, ici, n’est pas commémoration, mais outil de compréhension.

À cela s’ajoute un travail de déconstruction. Le discours ne se contente pas d’énoncer des valeurs, mais met en lumière les mécanismes qui les empêchent d’opérer, comme la mise en concurrence des souffrances, la hiérarchisation implicite des victimes, ou encore l’instrumentalisation politique des identités. Il ne s’agit pas de simples constats, mais d’un démontage d’une structure existante. L’objectif n’est pas seulement de dénoncer, mais de rendre ces mécanismes visibles, intelligibles, et donc reconfigurables.

Mais la déconstruction ne constitue pas une fin en soi. Elle est immédiatement suivie d’un travail de recomposition. Un autre langage est proposé, fondé sur une dignité indivisible, une mémoire commune qui n’efface pas les différences, et une fraternité qui se pratique plutôt qu’elle ne s’énonce. Cette reconstruction n’est pas naïve. Elle n’ignore pas les tensions, mais les intègre sans les transformer en conflit permanent.

C’est précisément là que se situe la singularité de Hanna Assouline. Elle ne produit pas un langage entièrement nouveau, mais elle réorganise un langage existant. Les références républicaines, universalistes et égalitaires sont connues, mais elles sont utilisées autrement. Elles ne sont plus présentées comme des évidences, mais comme des outils à réactiver dans un contexte où leur solidité est mise en doute.

Ce positionnement impose une certaine écriture. Une parole retenue, sans emphase, sans démonstration. Cette sobriété n’est pas un choix esthétique secondaire, mais une composante du projet lui-même. Car l’excès reproduit les mêmes mécanismes de tension que le discours cherche à dépasser. À l’inverse, la retenue maintient un espace où le sens peut circuler sans saturation.

Dans un contexte français marqué par une polarisation croissante, cette posture ne peut être considérée comme neutre. Elle s’inscrit dans un champ de tensions, mais refuse d’en adopter la logique. Elle ne se place pas au-dessus du conflit, mais en son sein, avec une attention constante à ne pas en reproduire les conditions.

C’est ce qui confère à son travail une forme particulière de puissance. Une puissance qui ne repose ni sur une autorité institutionnelle classique, ni sur la seule visibilité médiatique, mais sur la capacité à organiser le discours. À créer des espaces dans lesquels des paroles différentes peuvent coexister sans être immédiatement réduites à des oppositions binaires. Il s’agit d’une puissance d’agencement, et non d’imposition.

Pour autant, ce parcours ne relève pas d’une rupture radicale. Le cadre dans lequel elle agit reste celui de la République française, avec ses tensions, ses promesses et ses limites. Ce qui est à l’œuvre ici n’est pas une volonté de renverser ce cadre, mais une tentative de le réparer de l’intérieur, de le relire, et d’en préserver la cohérence face aux dynamiques de fragmentation.

C’est dans cet espace que se situe la complexité de sa position. Entre critique et appartenance. Entre conscience des failles et choix de rester à l’intérieur du système plutôt que de s’en extraire. Ce positionnement exige de travailler dans un espace où les contradictions ne sont pas résolues, mais articulées et continuellement reformulées.

Ainsi, le parcours de Hanna Assouline ne peut être lu comme une réussite individuelle ou comme une ascension classique. Il relève d’un autre registre : celui d’un travail sur le lien dans un contexte de déliaison. Une tentative de maintenir ouverte la possibilité d’un langage commun, à un moment où celui-ci semble se fragiliser.

Dans une époque où le débat public tend à se durcir, où les mots deviennent des marqueurs d’appartenance plus que des outils de compréhension, ce type de travail acquiert une importance particulière. Non pas parce qu’il proposerait des solutions immédiates, mais parce qu’il agit en amont, sur les conditions mêmes qui rendent possible la pensée collective.

Hanna Assouline n’impose pas une vision. Elle travaille à rendre la vision partageable. Elle ne tranche pas les tensions, mais en organise la coexistence. Et dans ce geste discret mais structurant, se dessine une figure singulière de la France contemporaine : celle d’une société qui, malgré ses fractures, tente encore de préserver la possibilité d’écrire son avenir dans une langue commune.

Ali Al Hussien
Rédacteur en chef
PO4OR – Portail de l’Orient

Abonnez-vous à notre newsletter et restez à jour !

Abonnez-vous à notre newsletter pour les dernières actualités et les mises à jour professionnelles directement dans votre boîte de réception.

Oops! There was an error sending the email, please try again.

Super ! Maintenant, vérifiez votre boîte de réception et cliquez sur le lien pour confirmer votre abonnement.