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Hazar Zahawi : quand le rythme devient une langue de civilisation

Hazar Zahawi : quand le rythme devient une langue de civilisation

Il est des musiciens dont la présence se mesure au nombre de concerts, et d'autres dont la valeur tient à leur capacité à transformer le regard porté sur l'instrument qu'ils jouent. Hazar Zahawi appartient à la catégorie la plus rare : celle des percussionnistes qui ne se contentent pas de maîtriser l'exécution, mais redéfinissent la fonction même de la musique. Tout au long d'un parcours qui s'étend entre l'Orient et l'Occident, il a transformé le daf, un simple instrument de percussion, en un médiateur culturel porteur de la mémoire des peuples et fondateur d'un dialogue par-delà les frontières.

Dès ses premières années, Zahawi n'a pas considéré le daf comme un simple instrument de musique, mais comme un prolongement de l'identité kurde. Né en 1980 dans une famille kurde du Kurdistan irakien, il apprend à jouer du daf dès l'âge de cinq ans, avant de s'installer en Grande-Bretagne à dix ans, où il se retrouve entre deux cultures. À treize ans, il se produit pour la première fois au sein de l'Orchestre national de la radio et de la télévision pour la musique kurde, puis obtient plus tard un diplôme en ethnomusicologie à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l'Université de Londres. Mais ce va-et-vient entre les cultures n'a pas scindé sa personnalité artistique ; il lui a au contraire conféré une capacité exceptionnelle à concilier authenticité et ouverture, jusqu'à devenir l'un des plus éminents percussionnistes de la musique folklorique kurde sur la scène internationale.

Son chemin a été moins une quête de notoriété qu'une quête de sens. Alors que bon nombre de percussionnistes demeuraient cantonnés à leur rôle traditionnel d'accompagnateurs de la mélodie, Zahawi a choisi de conférer au rythme sa pleine autonomie. Ses prestations reposent désormais sur une idée unique : le daf n'est pas une toile de fond sonore, mais le créateur de tout l'espace acoustique. Ainsi, le rythme est passé, chez lui, d'une fonction technique à un discours musical à part entière, par lequel l'auditeur entre dans une expérience qui convoque la mémoire collective et relie le passé au présent à travers une pulsation ininterrompue.

De l'exécution au dialogue entre les cultures

Cette vision se manifeste avec le plus d'éclat dans ses projets internationaux, et tout particulièrement dans sa collaboration avec l'artiste algérienne amazighe Amel Zen, dans le cadre du projet « Mirath:Music » organisé par le Goethe-Institut allemand, où la musique kurde a rencontré le chant amazigh dans une même œuvre unissant la pulsation du daf kurde à une voix puisant dans les modes d'Afrique du Nord. Loin d'être une expérience passagère, ce projet visait à révéler les liens profonds entre deux cultures qui ont préservé leur identité au fil de siècles de bouleversements. Le daf devient ici un moyen de dialogue entre les peuples, et non un simple outil de production rythmique.

Sa capacité à susciter de telles rencontres témoigne d'une compréhension profonde du rôle de la musique dans la formation de la conscience humaine : il ne présente pas le patrimoine comme une matière figée exposée dans les musées, mais comme un organisme vivant, capable d'évoluer et d'interagir avec d'autres cultures sans rien perdre de sa singularité. C'est pourquoi ses œuvres s'apparentent davantage à des projets culturels qu'à de simples spectacles musicaux.

De l'artiste solitaire au fondateur

Son projet ne s'est pas arrêté à l'exécution et à la composition : il s'est prolongé par la création de la Zahawy Music House, au sein de la citadelle d'Erbil, une maison d'enseignement musical centrée sur le daf, qui ouvre la voie à la formation d'une nouvelle génération d'instrumentistes sur la terre même de l'instrument. Par ce passage de l'artiste solitaire au fondateur, Zahawi est devenu partie prenante de l'édification d'une structure culturelle durable, et non plus seulement d'un parcours personnel attaché à son nom.

Son itinéraire international reflète une reconnaissance croissante de son projet au-delà du cadre kurde : il s'est produit dans plus de cinquante pays sur près de trois décennies et a participé à de grands festivals tels que le WOMAD en Grande-Bretagne, le WOMEX aux Pays-Bas et le Festival de musique sacrée du Maroc, collaborant avec des musiciens perses, grecs, indiens, arabes et turcs. Son influence s'est même étendue au cinéma, avec sa contribution à une pièce du film « Kingdom of Heaven » (2005), ainsi qu'un album solo de percussions paru en 2007. Le monde a dès lors cessé de le voir comme un musicien local pour le considérer comme le représentant d'une vision musicale à la portée humaine plus vaste.

Outre son activité artistique, son intérêt pour la pensée musicale se distingue : l'avenir de la musique kurde, les défis de son développement et les possibilités de son renouvellement. Il incarne ainsi le modèle de l'artiste qui ne se borne pas à créer, mais contribue aussi à la réflexion sur son domaine. Cette dualité entre la pratique et la pensée lui confère une place singulière dans le paysage musical.

Le daf comme identité et mémoire

Qui suit sa présence visuelle remarque que l'identité qu'il s'est forgée repose sur un élément constant : le daf. L'instrument n'est pas seulement une composante de son image ; il est devenu un symbole visuel indissociable de son nom, au point que leur présence conjointe s'apparente à une véritable signature artistique. Rares sont les artistes qui ont fait d'un instrument de musique un prolongement de leur identité personnelle avec autant d'évidence.

Mais la valeur la plus profonde de son expérience réside dans sa manière de concevoir la musique : il n'use pas du rythme pour éblouir le public, mais pour bâtir une relation nouvelle entre l'être humain et sa mémoire. Chaque frappe sur le daf porte chez lui la trace de plusieurs siècles, et chaque rythme semble faire revivre un récit ancien d'une voix nouvelle. C'est pourquoi sa musique tient davantage d'un acte de réappropriation de l'identité que d'une simple performance.

Il a réussi à faire du daf une langue universelle sans lui faire perdre ses racines kurdes — une équation qui se réalise rarement. Beaucoup de projets perdent en effet leur singularité à mesure qu'ils s'orientent vers l'universel, tandis que Zahawi a fait de son ouverture internationale un moyen de mettre en avant son identité, et non de l'occulter. Ainsi, sa présence en Europe et au Moyen-Orient a porté le même message : la musique locale est capable de s'adresser au monde lorsqu'elle est présentée avec une vision profondément humaine.

L'expérience de Hazar Zahawi propose un modèle différent de l'artiste contemporain : instrumentiste, compositeur, fondateur et passionné de patrimoine, porteur d'un projet culturel qui cherche à réhabiliter le rythme comme langue de dialogue entre les civilisations. C'est pourquoi son parcours ne saurait se lire comme une simple succession de réussites professionnelles, mais comme un projet de redéfinition du rapport entre la musique et l'identité.

En définitive, l'importance de Zahawi ne réside pas dans le fait qu'il a maîtrisé le daf, mais dans le fait qu'il lui a conféré une fonction nouvelle : il en a fait un pont entre les peuples, un moyen de préserver la mémoire et une tribune pour exprimer une culture ancienne dans une langue que le monde comprend. Et entre chaque frappe et la suivante, il démontre que la musique n'est pas un art éphémère, mais l'un des moyens les plus puissants de résister à l'oubli et de façonner l'avenir.

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