Il ne filme pas pour fixer le monde, mais pour éprouver la manière dont il se déplace. Chez İlker Savaşkurt, l’image n’est jamais un point d’arrivée : elle est un passage. Un lieu transitoire où se croisent des expériences, des langues, des rythmes, et surtout une conscience aiguë de ce que signifie regarder depuis ailleurs. Son travail s’inscrit dans cette zone instable où l’identité n’est ni revendiquée ni effacée, mais constamment réajustée au contact des lieux traversés.
Formé au cinéma et à la télévision à Istanbul, Savaşkurt n’a jamais limité son regard à un seul médium. Très tôt, la musique devient un espace d’apprentissage parallèle. Travailler avec des groupes issus de scènes alternatives, organiser des événements culturels à l’échelle de la Turquie, c’est déjà comprendre que la création ne se résume pas à l’objet final, mais qu’elle s’inscrit dans des écosystèmes, des communautés, des temporalités multiples. Cette sensibilité à l’environnement artistique marquera durablement sa manière de concevoir le cinéma.
Son départ pour le Texas en 2006 introduit une première rupture. Non pas une rupture spectaculaire, mais un décentrement silencieux. Vivre et observer depuis les États-Unis, puis revenir à Istanbul, l’oblige à reformuler son rapport au regard. Ce va-et-vient n’engendre pas une fascination naïve pour l’ailleurs, mais une conscience accrue des écarts culturels, des dissonances, des malentendus productifs. L’expérience américaine agit moins comme un modèle que comme un révélateur : celui de la nécessité de rester mobile, intellectuellement et esthétiquement.
De retour en Turquie, Savaşkurt poursuit son parcours dans des territoires hybrides : adaptations internationales de formats télévisuels, réalisation publicitaire, montage, mais aussi jeu théâtral et cinématographique. Cette circulation entre des univers souvent cloisonnés lui permet d’affiner une compréhension concrète des mécanismes de production de l’image. Il apprend à composer avec des contraintes, à négocier avec des cadres, sans jamais abandonner une exigence fondamentale : préserver un espace de réflexion dans l’acte de création.
La fondation d’Amirler Film marque une étape décisive. Créer une structure, c’est affirmer une autonomie, mais aussi accepter une responsabilité. Celle de porter des projets qui ne répondent pas uniquement à des logiques de marché, mais à une nécessité artistique. Son engagement à partir de 2012 au sein d’Openvizor, aux côtés d’Abbas Nokhasteh, s’inscrit dans cette même logique collective. Travailler comme assistant réalisateur et producteur, c’est choisir la durée, l’apprentissage continu, la collaboration comme méthode.
L’installation à Paris en 2015 constitue un nouveau déplacement, plus profond encore. Paris n’est pas ici un centre mythifié, mais un espace de friction. Une ville saturée d’images, d’histoires, de récits dominants, où il s’agit de trouver sa place sans se dissoudre. Pour Savaşkurt, ce déplacement géographique devient un déplacement du regard. Il ne s’agit plus seulement de circuler entre les médiums, mais de repenser la position même de celui qui filme.
C’est dans ce contexte qu’il réalise son premier long métrage documentaire, présenté en première mondiale au Festival international du film de Rotterdam. Le choix du documentaire n’est pas anodin. Il témoigne d’un rapport éthique à l’image, d’une volonté de se confronter au réel sans le simplifier. Chez Savaşkurt, le documentaire n’est pas un outil de démonstration, mais un espace d’écoute. Il filme pour comprendre comment le monde se raconte à lui-même, à travers les lieux, les gestes, les silences.
Ce qui traverse l’ensemble de son travail, c’est une attention particulière portée au montage. Non comme simple opération technique, mais comme écriture du temps. Le montage devient un lieu de pensée, où se décide le sens, mais aussi l’ambiguïté. Issu d’un parcours musical, Savaşkurt pense l’image en termes de rythme, de respiration, de contrepoint. Il ne cherche pas la continuité fluide, mais accepte les ruptures, les suspensions, les décalages.
Son cinéma s’intéresse au lieu non comme décor, mais comme mémoire active. Istanbul, les espaces traversés aux États-Unis, Paris : chaque ville apparaît comme un palimpseste. Les couches d’histoire, visibles ou enfouies, conditionnent les trajectoires humaines. Filmer un lieu, c’est alors interroger ce qu’il fait aux corps, aux voix, aux relations. Cette approche rejoint une réflexion plus large sur l’identité comme processus, jamais comme donnée fixe.
Dans un paysage audiovisuel souvent dominé par la vitesse et la lisibilité immédiate, le travail de Savaşkurt propose une autre temporalité. Une temporalité de l’observation, de l’attention prolongée. Il ne cherche pas à imposer un point de vue définitif, mais à créer les conditions d’une rencontre entre le spectateur et ce qui est filmé. Cette posture, exigeante, s’inscrit à distance des récits simplificateurs et des esthétiques de surface.
Son parcours, marqué par des déplacements constants entre l’Est et l’Ouest, entre fiction et documentaire, entre musique et image, trouve un écho particulier dans une réflexion contemporaine sur les identités mobiles. Savaşkurt n’incarne pas une synthèse harmonieuse. Il incarne plutôt une tension productive, celle d’un créateur qui accepte de travailler depuis l’entre-deux, depuis un espace où rien n’est jamais totalement stabilisé.
Cette position explique aussi une certaine discrétion médiatique. Loin des figures spectaculaires de l’auteur-star, İlker Savaşkurt construit une œuvre patiente, attentive aux détails, aux marges, aux récits secondaires. Son cinéma ne cherche pas à occuper le centre, mais à en interroger les contours. En cela, il s’inscrit pleinement dans une génération de cinéastes pour lesquels créer relève moins de l’affirmation identitaire que d’une pratique du déplacement.
Filmer depuis le déplacement, ce n’est pas filmer l’exil comme thème. C’est accepter que le regard lui-même soit en mouvement, instable, parfois inconfortable. C’est refuser les certitudes esthétiques, préférer l’écoute à la démonstration, la durée à l’impact immédiat. Le travail d’İlker Savaşkurt s’inscrit dans cette éthique rare de l’image : une image qui ne domine pas le réel, mais qui s’y expose, avec modestie et exigence.
Dans un contexte culturel où la frontière entre production et réflexion tend à s’effacer, son parcours rappelle que le cinéma peut encore être un espace de pensée. Un espace où l’on prend le temps de regarder, de monter, de douter. Un espace où le déplacement n’est pas un obstacle, mais une méthode.
Bureau de Paris – PO4OR