Bruit de briquet. Ivan Debs allume une cigarette.
« Comment tu vas ? » Comme si on se connaissait déjà. Son aisance n’a rien d'étonnant : elle transparaissait déjà dans les quelques messages WhatsApp échangés pour préparer l’interview. L’artiste se montre modeste, presque surpris que je veuille m’intéresser à son histoire. Mais soit, il se prête à l’exercice.

Ivan Debs est né à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Son père, libanais, s’y est installé pour fuir la guerre civile.
« Je pense que j’ai commencé à dessiner vers l’âge de trois ans », confie-t-il. Très tôt, il met son talent au service de ce qu’il aime : les animaux, un motif déjà proche de sa direction artistique actuelle. Enfant, il est aussi profondément marqué par les animés japonais.
« Ma plus grande source d’inspiration, c’était Dragon Ball Z. »
Pendant que le petit Ivan dessine, dehors, la guerre fait rage. Il traverse deux guerres civiles au cours de son enfance.
« Dehors il y avait la guerre, moi je grattais toute la journée », se rappelle-t-il.
À l’adolescence, comme beaucoup, Ivan s'éloigne de ses passions enfantines. Il arrête de dessiner.
« Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à me créer une conscience politique et sociale. »
Il compense alors sa passion mise de côté par la musique, notamment le reggae, qui l’accompagne dans un questionnement à la fois politique et spirituel.
Comme toute crise d’adolescence, elle finit par passer. Peu avant ses 18 ans, Ivan recommence à créer, en mêlant ses différentes passions.
« Mes dessins sont alors devenus des chansons de reggae. »
Le jeune homme commence sa vie étudiante et se rend au Liban, où il intègre l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA). Il redécouvre son second pays, s’intègre à un nouveau paysage et s’engage pour de nouvelles causes.
De la Côte d’Ivoire au Liban, Ivan forge un engagement qu’il définit simplement : celui du peuple.

Sa vie d’artiste prend une nouvelle dimension avec ses premiers contrats professionnels.
« Ziad Makhlouf, alors rédacteur en chef de L’Orient-Le Jour, m’a demandé d’illustrer une Une. Je n’ai même pas réfléchi, c’était parti. »
Son dessin devient plus engagé, plus politique. On le sollicite pour mettre des images sur des mots violents, sur des situations complexes, parfois insoutenables.
« J’ai illustré le massacre des chrétiens en Syrie, j’ai dessiné Daech… on est vite arrivé sur du dessin politisé. »
Si son engagement se manifeste dans son art, l’artiste s’impose une ligne rouge :
« La caricature, c’est ma limite. J’en ai fait, mais je les regrette. Je ne veux plus résumer un problème à un visage. »
Et surtout, ajoute-t-il :
« Je ne veux pas que mes dessins soient récupérés politiquement. »
Il se crée alors un véritable lexique visuel, un abécédaire de symboles. Il revient à ses premiers amours : les animaux. Mais désormais, porcs, serpents ou colombes incarnent la paix, le mensonge, la corruption ou la renaissance.
Le phénix devient rapidement l’emblème de sa perception du pays du Cèdre.
« L’image de la révolution est née. »
Si Ivan Debs commence à se faire une place sur la scène artistique libanaise, c’est en 2019 que sa carrière connaît une véritable impulsion.
L’artiste se souvient de cette journée d’octobre 2019 :
« J’étais avec des amis vers Beit Chabeb, quand on a appris que des manifestations prenaient de l’ampleur à Beyrouth. Il fallait y aller. »
Ces manifestations s’inscrivent dans un vaste mouvement social : en octobre 2019, toutes les confessions et toutes les générations descendent dans la rue pour dénoncer un système politique jugé corrompu, responsable de l’une des pires crises de l’histoire du Liban.
Porté par la ferveur révolutionnaire, Ivan veut lui aussi participer. En arrivant au niveau des manifestations, dessiner devient alors nécessaire.
« Mes amis me disaient de peindre sur les murs, d’immortaliser ce moment. Mais je ne voulais pas vandaliser. »
Dans un élan collectif, on lui tend alors des bombes de peinture. Ivan dessine au sol, directement sur la route occupée par les manifestants, décidés à ne pas quitter la rue sans changement.
L’image de la révolution est née : éphémère, effaçable, dépendante du peuple qui l’entoure.
« C’était le commencement de quelque chose de fou. »
Ses œuvres deviennent rapidement collectives.
« J'arrivais en manifestation avec mes bombes de peinture, je dessinais sur le sol, je faisais les contours, les gens remplissaient. »
Quand Ivan le décrit, on imagine les 100 personnes qui l'entouraient presque à chaque fois. Très vite, une routine révolutionnaire s’installe : quatre à cinq dessins par jour, photographiés, publiés le soir sur les réseaux sociaux. Le lendemain, il recommence.
Ivan Debs vit sa révolution.

Ses œuvres font du bruit. Elles rassemblent, incarnent visuellement les revendications d’un peuple uni. Mais le succès attire aussi les critiques : on lui reproche parfois de ne pas être assez radical, de ne pas désigner clairement les responsables. Ivan ne répond pas. Il ignore les dangers et continue. Jusqu’à l’épuisement.
« J’ai perdu dix kilos en un mois. C’était inquiétant, mais je ne vivais que pour la révolution. »
Comme souvent, la mobilisation finit par s’essouffler. Ivan rentre en Côte d’Ivoire, auprès de sa famille, inquiète. L’artiste le reconnaît :
« Il fallait que je m’éloigne du Liban. C’était vital. »
Le post-révolution est brutal. Dans un monde désormais confiné, Ivan doit se faire au retour à la normale. Peu de temps après, il contracte le paludisme et tombe gravement malade. Il est admis en réanimation.
Le 4 août 2020, depuis son lit d’hôpital, des amis libanais l’appellent. À Beyrouth, deux explosions viennent de ravager le port.
« Je n’avais pas touché un crayon depuis des mois. Mais là, je n’avais pas le choix. »
Perfusions aux bras, Ivan dessine.
« Je n’aurais pas réussi à dormir autrement. »
Cette image résume l’homme : Ivan Debs dessine parce qu’il ne peut pas faire autrement. Comme si le dessin était son seul langage possible. À travers son trait, il n’a pas seulement raconté son histoire : il a accompagné un peuple, et donné une forme visuelle à une révolte entière.
Aujourd’hui installé dans les hauteurs de Beyrouth, l’artiste s’est éloigné du dessin politique. Son art est désormais nourri par sa foi ; sa foi en Dieu. Rien d’étonnant, finalement, pour cet artiste habité, qui a toujours dessiné par nécessité.
Eline Roussel -Beyrouth