Il est des écrivains dont l’œuvre ne cherche ni à représenter une identité ni à la défendre, mais à l’habiter. L’écriture ne s’y déploie pas comme un discours sur l’exil, la mémoire ou l’appartenance, mais comme un espace de vie, fragile et rigoureux, où ces notions cessent d’être abstraites pour devenir expériences intimes, concrètes, parfois douloureusement silencieuses. Le parcours littéraire de Jadd Hilal s’inscrit pleinement dans cette exigence rare. À rebours des récits identitaires démonstratifs, son œuvre propose une littérature de la retenue, de la transmission indirecte et de la fidélité aux voix que l’histoire a souvent reléguées hors champ.

Né en 1987, écrivain franco-palestino-libanais, Jadd Hilal appartient à une génération pour laquelle la question de l’origine ne peut plus se dire dans les termes hérités du XXᵉ siècle. Chez lui, l’exil n’est ni un motif nostalgique ni un slogan politique. Il est une condition structurante, une donnée initiale à partir de laquelle s’organisent la langue, la narration et le regard porté sur le monde. Cette position, profondément littéraire avant d’être idéologique, explique sans doute la justesse avec laquelle ses romans ont rencontré à la fois la critique, les institutions et un lectorat jeune, exigeant, attentif.

Son premier roman, Des ailes au loin, publié en 2018 aux éditions Elyzad, constitue à cet égard une entrée en littérature d’une maturité remarquable. Roman choral, traversé par quatre générations de femmes, il déploie une géographie éclatée allant de Haïfa à Beyrouth, de Bagdad à Genève, sur près de soixante-dix ans. Pourtant, jamais le texte ne se présente comme une fresque historique. Ce qui s’y joue est d’un autre ordre : une transmission fragmentée, une mémoire féminine en mouvement, où la guerre, l’exil et la perte ne sont jamais décrits frontalement, mais perçus à travers leurs effets sur les corps, les silences et les gestes du quotidien. La condition féminine y apparaît non comme un thème, mais comme une structure narrative, un fil invisible reliant les voix et les époques.

Ce choix esthétique est central dans l’écriture de Jadd Hilal. Il ne s’agit pas de raconter l’Histoire, mais de montrer comment elle s’infiltre dans les existences ordinaires. Cette économie du récit, cette attention aux marges et aux zones d’ombre, confèrent au roman une puissance émotionnelle qui ne tient jamais de l’emphase. Récompensé la même année par le Grand prix du roman métis de la ville de Saint-Denis de La Réunion et par le Prix du roman métis des lycéens, Des ailes au loin s’impose immédiatement comme une œuvre de transmission : transmission d’une mémoire diasporique, mais aussi d’un rapport exigeant à la littérature.

Avec Une baignoire dans le désert, publié en 2020, Jadd Hilal opère un déplacement notable. Le roman resserre son dispositif autour d’un enfant seul, pris dans le chaos d’une guerre civile. Là encore, le choix est significatif : pas de grandes scènes de violence spectaculaire, pas de discours explicatif. Le conflit est présent comme une force diffuse, un environnement instable qui déstructure les repères les plus élémentaires. La baignoire, espace clos, presque absurde, devient un refuge provisoire, un lieu de résistance minimale face à l’effondrement du monde. Cette focalisation sur l’enfance permet à l’auteur d’interroger la vulnérabilité, la solitude et la survie sans jamais céder au pathos. Le roman sera récompensé en 2022 par le Prix littéraire des lycéens d’Île-de-France, confirmant la capacité de son écriture à toucher une génération pour laquelle la guerre n’est plus une abstraction lointaine.

Ce qui frappe, dans ces deux premiers romans, c’est la cohérence d’une démarche qui refuse toute forme de surplomb. Jadd Hilal n’écrit pas depuis un lieu d’autorité morale. Son regard est celui d’un écrivain qui observe, écoute et assemble, conscient que la littérature ne répare pas, mais qu’elle peut préserver. Préserver des voix, des fragments de vie, des gestes menacés de disparition. Cette éthique du récit trouve sans doute un écho particulier dans son parcours intellectuel et professionnel. Formé à la littérature anglophone, passé par l’Écosse, le journalisme en Suisse romande, l’enseignement universitaire à la Sorbonne-Nouvelle, la chronique philosophique à Radio Nova, puis le doctorat à Paris-Sorbonne, il incarne une figure d’écrivain pleinement inscrite dans le champ intellectuel français, sans jamais se couper de ses lignes de fracture intimes.

Le caprice de vivre, publié en 2023, marque une nouvelle étape. Le roman s’éloigne géographiquement du Moyen-Orient pour se situer à Paris, autour de trois trentenaires arabes en colocation. Pourtant, le cœur de l’œuvre demeure le même : la fin d’une époque, l’usure des idéaux, la difficulté de se projeter dans un avenir stable. Ici, l’exil n’est plus seulement spatial, il est générationnel. Les personnages ne fuient pas la guerre, mais une forme de désenchantement, une fatigue diffuse liée à l’impossibilité de concilier héritage, désir et insertion sociale. Paris n’y est pas un décor mythifié, mais un espace concret, parfois étouffant, où se rejouent d’autres formes de fractures.

Ce roman confirme la singularité de Jadd Hilal dans le paysage littéraire contemporain. Il ne cherche pas à incarner une figure médiatique de l’écrivain issu de la diversité. Il ne revendique pas une posture de porte-parole. Sa force réside précisément dans cette distance. Il écrit depuis un lieu intérieur, où l’identité n’est jamais figée, où l’appartenance se négocie au fil des pages, sans certitude ni résolution définitive. Cette position, profondément moderne, fait de son œuvre un matériau analytique précieux pour comprendre les mutations actuelles de la littérature francophone.

Dans le contexte éditorial et culturel d’une revue comme PO4OR – Portail de l’Orient, un portrait de Jadd Hilal s’impose avec évidence. Non parce qu’il « représente » l’Orient, mais parce qu’il en interroge les traces, les déplacements et les métamorphoses à l’intérieur même de la langue française. Son écriture ne construit pas un pont spectaculaire entre l’Est et l’Ouest ; elle creuse un passage souterrain, discret, mais durable. Elle rappelle que la littérature reste l’un des rares lieux où l’exil peut devenir forme, où la mémoire peut se transmettre sans se figer, où la complexité n’a pas besoin d’être simplifiée pour être partagée.

À travers ses romans, Jadd Hilal affirme une conception exigeante du métier d’écrivain : écrire non pour expliquer le monde, mais pour en rendre perceptibles les tensions invisibles. Cette posture, à la fois humble et radicale, inscrit son œuvre dans le temps long. Elle lui confère une résonance qui dépasse largement le cadre des récompenses et des sélections. Elle fait de lui une voix essentielle pour penser, aujourd’hui, les liens entre littérature, mémoire et devenir commun.

Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR