La trajectoire artistique de Jahida Wehbe ne relève ni de la carrière vocale classique ni de la simple mise en musique de textes poétiques. Elle s’inscrit dans un espace plus rare, plus exigeant : celui d’un projet artistique où le chant, la poésie et la composition forment un système cohérent de pensée. Chez elle, la voix n’est pas un instrument d’ornement, mais un outil de lecture du monde, un médium qui transforme la parole poétique en expérience sensible et réfléchie.
Dès ses débuts, Jahida Wehbe a fait le choix d’une voie peu conciliable avec les logiques dominantes de l’industrie musicale. Elle n’a jamais cherché l’immédiateté, ni la facilité de formats éprouvés. Son œuvre s’est construite à distance des tendances, dans une relation exigeante au texte, au temps et à l’écoute. Cette posture, loin de limiter sa portée, a donné naissance à un corpus singulier, reconnu pour sa rigueur et sa profondeur dans les milieux culturels arabes et internationaux.
La poésie comme fondement, non comme prétexte
Au cœur de la démarche de Jahida Wehbe se trouve la poésie. Non pas comme un supplément de légitimité culturelle, mais comme une matière fondatrice. La chanson, chez elle, naît toujours d’un texte qui résiste : un texte dense, ouvert, parfois difficile. Son rapport aux poètes n’est jamais utilitaire. Elle ne « met pas en musique » un poème ; elle le traverse, l’habite, le questionne, jusqu’à en faire émerger une autre temporalité.
Cette relation exigeante explique la confiance que lui accordent certains des plus grands noms de la poésie arabe moderne. Le fait qu’Adonis ait donné sa bénédiction à ses interprétations n’est pas anodin. Le poète, réputé pour sa réserve à l’égard des adaptations musicales, reconnaît en elle une capacité rare : celle de préserver l’autonomie du poème tout en lui offrant un espace sonore élargi. Cette reconnaissance silencieuse témoigne d’un respect mutuel entre deux pratiques artistiques qui refusent la simplification.
Dans ses choix de textes, Jahida Wehbe ne privilégie ni l’évidence ni la popularité. Elle puise chez Mahmoud Darwich, Khalil Hawi, Nizar Qabbani, Jalal ad-Din Rumi, mais aussi chez des auteurs occidentaux, affirmant une vision transversale de la poésie comme langage universel. La diversité des sources ne produit jamais un effet de collage : elle répond à une cohérence intérieure, fondée sur la quête de sens et la densité symbolique.
Composer comme lire autrement
Une dimension essentielle de son travail réside dans son rapport à la composition. Jahida Wehbe est aussi compositrice, et cette double position modifie profondément la nature de son chant. Composer, pour elle, n’est pas un acte technique séparé de l’interprétation ; c’est un prolongement du geste de lecture. Le texte poétique devient un territoire à explorer, et la musique un moyen d’en révéler les tensions internes, les silences, les zones d’ombre.
Ses compositions se caractérisent par une amplitude volontaire, par un refus de la linéarité immédiate. Elles laissent place à la respiration, à l’attente, parfois à l’inconfort. Le chant ne cherche pas l’effet ; il accompagne le sens, l’approfondit, le met en suspens. Cette approche confère à ses œuvres une densité rare, qui exige du public une écoute active, presque engagée.
Jahida Wehbe assume pleinement cette exigence. Elle reconnaît que ses œuvres ne se livrent pas aisément, qu’elles demandent du temps. Mais c’est précisément dans cette résistance que se joue, selon elle, la responsabilité de l’artiste : ne pas réduire le texte à un produit consommable, ne pas priver l’auditeur de la possibilité de penser et de ressentir autrement.
La voix comme espace spirituel
Le travail vocal de Jahida Wehbe ne peut être dissocié de sa conception spirituelle de l’art. Sans jamais verser dans le discours religieux explicite, sa musique est traversée par une dimension méditative, presque liturgique. Les influences des prières orientales, des chants soufis et des traditions sacrées sont perceptibles, non comme citations, mais comme structures profondes du souffle et de la ligne mélodique.
La voix devient alors un espace de passage : entre l’intime et le collectif, entre la mémoire et le présent. Elle ne cherche pas la démonstration technique, même si la maîtrise est évidente. Elle vise un état, une qualité de présence. Cette approche confère à ses performances une intensité particulière, souvent décrite par le public comme une expérience de recueillement autant que d’écoute musicale.
L’engagement sans slogan
Jahida Wehbe ne croit pas au pouvoir immédiat de la chanson comme arme politique. Elle le dit sans détour : une chanson ne peut arrêter une guerre, ni neutraliser la violence. Mais elle croit profondément à sa capacité à préserver un espace de dignité et de beauté dans des contextes de destruction. C’est dans cet entre-deux que s’inscrit son engagement.
Ses tournées de soutien, notamment en faveur du Liban, illustrent cette conception. Elle associe l’acte artistique à un geste concret, sans jamais transformer la scène en tribune. Les recettes de certains concerts sont reversées à des organisations humanitaires, dans une logique de solidarité discrète, dépourvue de mise en scène morale. L’art n’est pas ici un alibi, mais un point d’ancrage.
Une œuvre contre la facilité
Il serait tentant de classer Jahida Wehbe dans la catégorie des artistes « difficiles ». Elle-même reconnaît que l’accès à son univers peut demander un effort. Mais cet effort n’est jamais gratuit. Il correspond à une conception éthique de la création : refuser la simplification, même au prix d’une réception plus restreinte.
Dans un paysage culturel souvent dominé par la vitesse et la répétition, son œuvre fait figure d’exception. Elle propose un autre rapport au temps, à la langue et à l’écoute. Elle rappelle que la chanson peut encore être un lieu de pensée, un espace où la poésie ne se dilue pas, mais se transforme.
Une place singulière dans le paysage contemporain
Aujourd’hui, Jahida Wehbe occupe une position singulière dans le monde musical. Ni figure marginale ni artiste institutionnalisée au sens strict, elle évolue dans un espace intermédiaire, où la reconnaissance repose moins sur la visibilité médiatique que sur la cohérence du travail. Son parcours témoigne d’une fidélité rare à une vision artistique, construite patiemment, sans concessions majeures.
Écrire sur Jahida Wehbe, ce n’est pas dresser le portrait d’une chanteuse parmi d’autres. C’est interroger la possibilité, encore actuelle, d’un art qui refuse la facilité, qui assume la lenteur et la complexité, et qui fait du chant un acte de lecture du monde. Son œuvre rappelle que la musique peut être, au-delà du plaisir esthétique, une forme de résistance douce : une manière de tenir la parole ouverte lorsque tout concourt à la refermer.
Ali al-hussien -Paris