Chez Jasser Haj Youssef, la musique ne procède ni de l’accumulation des influences ni d’une volonté de rupture affichée. Elle se construit dans une économie du geste, une attention extrême à la matière sonore et une temporalité lente où chaque note engage une position. Composer, pour lui, n’est pas affirmer une identité ni exhiber une virtuosité, mais organiser un espace de circulation entre des héritages multiples, sans hiérarchie ni effacement. Cette recherche de justesse, à la fois musicale et éthique, traverse l’ensemble de son parcours et fonde une œuvre qui se déploie dans la continuité plutôt que dans l’effet.
Né à Sousse et ayant grandi à Monastir, Jasser Haj Youssef s’inscrit dès l’enfance dans un environnement où la musique ne relève pas d’un apprentissage technique isolé, mais d’une pratique vivante, transmise, incarnée. Initié très tôt à l’improvisation et aux maqâms, il développe un rapport organique au son, nourri par la tradition orale autant que par une écoute attentive des formes savantes arabes. Cette première immersion ne le confine pourtant pas à un registre unique. Elle constitue le socle d’un déplacement progressif, intellectuel autant que géographique, qui orientera durablement son rapport à la création.
Son parcours académique s’inscrit dans cette même logique d’ouverture maîtrisée. À la formation orientale s’ajoutent l’étude du violon classique, de la musique de chambre et de la musicologie. Très tôt, il se tient à distance des oppositions simplificatrices entre musique écrite et musique improvisée, entre héritage et invention, entre Orient et Occident. Ces catégories, il les traverse sans les abolir, les mettant en tension plutôt qu’en concurrence. La musique devient alors un champ relationnel, un espace de dialogue structuré par l’écoute et la rigueur.
La viole d’amour occupe une place singulière dans cette démarche. Instrument rare, chargé d’une histoire européenne ancienne, elle devient sous son archet un lieu de recomposition contemporaine. Jasser Haj Youssef en explore les résonances naturelles, les cordes sympathiques, les possibilités modales, sans jamais chercher l’effet d’étrangeté. Loin de toute exotisation, l’instrument est investi comme une matière vivante, capable d’accueillir une écriture personnelle, dépouillée, profondément introspective. Il ne s’agit pas de réactiver un patrimoine, mais d’en prolonger les potentialités dans le présent.
Cette approche trouve une première forme aboutie dans Sira, album fondateur conçu sur le temps long. Pensé comme un espace de convergence entre jazz, musiques traditionnelles et écriture contemporaine, le projet révèle une esthétique du retrait. Peu d’effets, une grande attention à la respiration, au silence, à la densité de chaque son. La musique n’y cherche jamais la démonstration ni la fusion spectaculaire. Elle installe des zones d’écoute où les musiciens dialoguent dans un équilibre fragile, laissant apparaître les lignes de force sans jamais les figer.
Au fil des années, cette écriture s’élargit vers d’autres champs artistiques. La musique pour l’image, le ciné-concert, puis la danse contemporaine deviennent des prolongements naturels de sa réflexion. Dans ces contextes, Jasser Haj Youssef ne conçoit jamais la musique comme un simple accompagnement. Elle agit comme une architecture sensible, structurant le temps, l’espace et la perception du spectateur. La relation au corps, au mouvement et à la scène l’amène à penser le son comme une présence, parfois discrète, mais toujours déterminante.
La création musicale pour le spectacle chorégraphique Ihsane marque à cet égard une étape significative. La musique y déploie une tension intérieure, méditative et contenue, qui accompagne le geste sans jamais l’illustrer. Elle crée un climat, une profondeur, laissant au spectateur la liberté de sa propre traversée émotionnelle. Cette capacité à dialoguer avec d’autres disciplines sans renoncer à une écriture exigeante constitue l’un des axes majeurs de son travail.
Parallèlement à son activité de compositeur et d’interprète, Jasser Haj Youssef développe un engagement pédagogique et intellectuel constant. Titulaire des qualifications nécessaires à l’enseignement supérieur, il intervient régulièrement dans des universités, des conservatoires et des lieux de recherche. Ses travaux portent sur les similitudes structurelles entre le jazz et les musiques traditionnelles arabes, abordées non comme des objets figés, mais comme des pratiques vivantes fondées sur l’oralité, la variation et le rapport au temps. Cette réflexion nourrit directement sa création, dans un va-et-vient permanent entre pensée et expérience.
Son action pédagogique dépasse le cadre académique. En résidence dans des lieux de création, auprès de publics empêchés ou éloignés de l’offre culturelle, il développe une approche fondée sur l’écoute et la transmission horizontale. La musique devient alors un outil de lien, parfois de réparation symbolique, sans jamais être instrumentalisée. Là encore, aucun discours appuyé : l’engagement se manifeste dans la durée, la présence et la rigueur du travail partagé.
Ce qui frappe, à l’examen de l’ensemble de son parcours, c’est la cohérence d’une trajectoire qui refuse les raccourcis. Jasser Haj Youssef n’a jamais cherché à s’imposer comme figure médiatique ni comme porte-voix d’une identité assignée. Sa reconnaissance s’est construite lentement, par la constance d’un travail exigeant et par une fidélité à certaines valeurs fondamentales : intégrité artistique, respect des traditions sans sacralisation, ouverture sans dilution.
Dans un paysage culturel souvent dominé par la logique de la visibilité immédiate, son parcours rappelle qu’une autre temporalité est possible. Une temporalité où la création s’inscrit dans la durée, où chaque projet dialogue avec les précédents, où la musique demeure un espace de questionnement plutôt qu’un lieu de réponse définitive. C’est sans doute cette posture, à la fois discrète et profondément affirmée, qui fait de Jasser Haj Youssef une figure singulière de la création contemporaine : un musicien pour qui l’art n’est pas un territoire à conquérir, mais un espace à habiter avec rigueur, humilité et liberté.
Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR