Dans le champ mouvant de la francophonie libanaise, rares sont les initiatives qui s’inscrivent dans la durée sans céder ni à la nostalgie ni à la posture. Le travail mené par Jean-Michel Druart avec LibanVision relève de cette exigence discrète : construire un espace éditorial non pour occuper le devant de la scène, mais pour préserver une continuité culturelle, relier des voix, et maintenir vivante une langue pensée comme lieu de passage plutôt que comme symbole figé.
Fondateur et éditeur du portail LibanVision, Jean-Michel Druart n’a jamais abordé la francophonie libanaise comme un simple héritage linguistique ou un label identitaire figé. Chez lui, la langue est d’abord un espace de circulation : des idées, des mémoires, des récits et des engagements. Un lieu de transmission active, traversé par l’histoire du Liban, ses fractures, ses continuités et ses résistances silencieuses. Dans un paysage médiatique souvent fragmenté entre nostalgie et slogans, LibanVision s’est imposé comme un espace de mise en perspective, refusant à la fois l’exotisation et la simplification.
Ce qui frappe dans la démarche de Jean-Michel Druart, c’est l’absence de toute spectacularisation. Le projet ne repose ni sur la mise en avant de la personne, ni sur la recherche d’une centralité éditoriale autoritaire. Il se construit plutôt comme une plateforme d’accueil, attentive aux initiatives culturelles, éducatives et intellectuelles qui continuent de faire vivre la francophonie libanaise au-delà des crises politiques et économiques. Une francophonie vécue non comme un refuge nostalgique, mais comme un outil vivant de dialogue, de formation et d’ouverture.
LibanVision ne se contente pas d’archiver ou de relayer. Le portail structure, relie, contextualise. Il donne une lisibilité à des actions souvent dispersées : projets éducatifs, initiatives culturelles, événements artistiques, prises de parole intellectuelles. Cette capacité à faire lien, à organiser le sens plutôt que le flux, constitue l’une des forces majeures du projet. Elle révèle une conception exigeante du rôle éditorial : non pas amplifier le bruit, mais clarifier le paysage.
Dans un contexte libanais marqué par l’urgence permanente, le choix de la durée est en soi un acte. Continuer à documenter, à valoriser, à relier la production culturelle francophone relève d’une forme de résistance douce, mais déterminée. Jean-Michel Druart inscrit son action dans cette logique : tenir, maintenir, transmettre. Sans naïveté, mais sans cynisme non plus. Avec la conviction que la culture, lorsqu’elle est pensée comme un bien commun, demeure un espace de respiration collective.
Le geste éditorial de LibanVision s’étend également au-delà de ses propres contenus. En établissant des passerelles, en reconnaissant d’autres projets culturels et médiatiques, le portail participe à une écologie de la reconnaissance mutuelle. Ce choix n’est jamais anodin : il traduit une vision non concurrentielle de la culture, où la valeur se construit par le dialogue plutôt que par l’isolement. Dans un environnement numérique dominé par la logique algorithmique, cette posture humaine et relationnelle prend une dimension particulière.
Jean-Michel Druart n’incarne pas une francophonie institutionnelle, figée ou descendante. Il défend une francophonie vécue, ancrée, plurielle, attentive aux réalités sociales et aux mutations contemporaines. Une francophonie qui n’efface ni l’arabe ni les autres langues du Liban, mais qui assume sa place comme langue de médiation, de pensée et de création. Cette approche nuancée confère au projet une crédibilité rare, loin des discours binaires.
À travers LibanVision, c’est une certaine idée de l’édition qui se dessine : une édition comme service culturel, comme acte de fidélité à un espace symbolique partagé. Une édition qui accepte la lenteur, la complexité et l’inachevé. Une édition qui ne promet pas de solutions, mais qui refuse l’effacement.
Rendre compte d’un tel parcours, c’est reconnaître que la culture se construit aussi dans ces gestes patients, souvent invisibles, mais profondément structurants. Jean-Michel Druart rappelle, par son engagement, que tenir une langue, un espace et une vision relève aujourd’hui moins de la nostalgie que d’un choix éthique. Et que, face aux turbulences du présent, la fidélité peut encore être une forme d’avenir.
Ali Al-Hussien
Paris