Il est des parcours artistiques qui ne cherchent ni la reconnaissance rapide ni l’effet immédiat. Ils se construisent autrement, dans un temps long, parfois discret, où chaque geste compte davantage que sa visibilité. Le travail de Jessica Bonamy s’inscrit pleinement dans cette temporalité exigeante. Chorégraphe et interprète, fondatrice de la Compagnie Safra, elle développe depuis plusieurs années une œuvre cohérente, profondément habitée par une même question : comment écrire lorsque la parole se retire ? Comment faire du corps un lieu de transmission, capable de porter la mémoire sans la figer, de dire sans expliquer ?
Chez Jessica Bonamy, la danse n’est jamais décorative. Elle n’illustre pas un propos extérieur ; elle constitue le propos lui-même. Le mouvement y apparaît comme une forme d’écriture silencieuse, attentive à ce qui se murmure plus qu’à ce qui s’énonce. Cette posture traverse l’ensemble de son travail et en fonde l’unité, qu’il s’agisse de pièces chorégraphiques, de récits dansés ou de collaborations musicales.
Une formation au service de la retenue
Formée à la danse contemporaine dans des cadres de référence CDCN Carolyn Carlson, RIDC, CND et à la notation Benesh au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Jessica Bonamy acquiert très tôt une conscience aiguë de la structure, du rythme et de la précision du geste. La notation, loin d’être un simple outil technique, nourrit chez elle une attention particulière à la lisibilité du mouvement, à sa capacité à être transmis sans être figé.
Cette rigueur formelle ne conduit pourtant jamais à une danse fermée ou abstraite. Au contraire, elle ouvre un espace de fragilité assumée, où le corps peut devenir poreux à l’émotion, à l’histoire, aux résonances intimes. La technique, chez elle, n’est jamais une fin ; elle est un socle discret, presque invisible, qui permet au sensible d’advenir.
Safra : écrire par la danse
La création de la Compagnie Safra en 2013 marque une étape décisive. Le nom même de la compagnie, issu du verbe hébreu safar écrire, raconter éclaire d’emblée la démarche. Safra n’est pas un simple cadre de production ; c’est un manifeste implicite. Écrire par la danse, écrire dans un langage muet, laisser le corps murmurer ce qui ne peut ou ne veut se dire autrement.
Cette idée d’un « exil de la parole » traverse les premières pièces de Jessica Bonamy, notamment Escales (2013) et Café Antérieur (2017). Ces œuvres abordent la question de l’exil et du silence sans jamais recourir à un discours explicatif. Le spectateur est invité à ressentir plutôt qu’à comprendre, à se laisser traverser par une tension intérieure faite de suspensions, de ruptures et de retenues.
Le dialogue avec la musique
Issue d’une famille de musiciens de jazz et de klezmer, Jessica Bonamy entretient un rapport organique à la musique. Celle-ci n’accompagne pas la danse ; elle la traverse. Le rythme devient une ossature invisible, une pulsation intérieure qui structure le geste. Cette dimension musicale est particulièrement perceptible dans ses collaborations avec des interprètes issus de traditions diverses, où l’écoute mutuelle devient un principe de création.
Dans Ta’am (2021), cette recherche atteint une forme de maturité remarquable. La pièce, à la croisée des cultures et des rituels juifs et arabes, associe la danse, le oud et la voix dans un trio d’une grande finesse. Les teamim, signes de cantillation hébraïque, et les maqâm, système musical du Maghreb et du Proche-Orient, dialoguent sans se fondre. Les gestes des mains, les frappes de pied telluriques et les mélopées judéo-arabes composent un tressage culturel où chaque élément conserve sa singularité.
Ici encore, Jessica Bonamy refuse toute synthèse facile. Ce qui l’intéresse n’est pas la fusion, mais la coexistence. Les cultures se rencontrent sans s’absorber, se nourrissent des mêmes sources sans perdre leur tension propre. La danse devient alors un espace de médiation sensible, capable de faire coexister des sous-pulsations parallèles.
Le Tailleur : la mémoire à l’épreuve du lieu
Avec Le Tailleur, récit chorégraphique présenté notamment au Mémorial du Camp de Rivesaltes, le travail de Jessica Bonamy prend une dimension nouvelle. Le choix du lieu n’est pas anodin. Rivesaltes n’est pas un décor ; c’est un partenaire silencieux, chargé d’une mémoire lourde, parfois indicible. La pièce s’inscrit « sur le fil », dans un équilibre fragile entre la présence du corps vivant et le poids de l’histoire.
Dans ce contexte, la danse ne cherche ni à représenter ni à expliquer. Elle agit comme un acte d’écoute. Les corps traversent l’espace avec retenue, conscients de ce qu’ils portent et de ce qu’ils ne peuvent pas porter. La musique, jouée en direct, renforce cette impression de cérémonie discrète, où chaque geste semble mesurer sa légitimité face au lieu.
Le Tailleur illustre parfaitement la manière dont Jessica Bonamy conçoit la création : comme un engagement éthique autant qu’esthétique. Il ne s’agit pas de produire un spectacle, mais de créer une situation où la mémoire peut circuler sans être instrumentalisée.
De la création à la reconnaissance institutionnelle
Ce qui frappe dans le parcours de Jessica Bonamy, c’est la continuité entre le temps de la formation, celui de la recherche et celui de la reconnaissance institutionnelle. Les étapes se succèdent sans rupture, sans accélération artificielle. Les œuvres trouvent leur place dans des cadres exigeants festivals, lieux de mémoire, institutions culturelles qui reconnaissent la singularité de son écriture.
Cette reconnaissance ne transforme pas son geste. Elle ne l’oriente pas vers plus de spectaculaire ni vers une simplification du propos. Au contraire, elle confirme qu’il existe, aujourd’hui encore, un espace pour des formes chorégraphiques sobres, attentives, qui privilégient la justesse à l’impact.
Une posture artistique contemporaine
Jessica Bonamy appartient à une génération d’artistes qui refusent les slogans et les réponses toutes faites. Son travail n’est ni militant au sens strict, ni détaché du monde. Il se situe dans un entre-deux exigeant, où la création devient une manière d’habiter les questions sans prétendre les résoudre.
La mémoire, chez elle, n’est jamais figée. Elle est mouvante, fragmentaire, parfois contradictoire. Le corps devient le lieu de cette complexité, capable de porter plusieurs strates de sens sans les hiérarchiser. Cette approche confère à son œuvre une résonance durable, bien au-delà du temps de la représentation.
Écrire sans bruit
À l’heure où de nombreuses formes artistiques cherchent la visibilité maximale, le travail de Jessica Bonamy propose un autre rythme. Un rythme lent, attentif, presque en retrait. Son cinéma du corps car sa danse relève souvent d’une véritable écriture cinématographique du mouvement invite à regarder autrement, à écouter ce qui se dit dans les interstices.
C’est précisément cette capacité à écrire sans bruit, à transmettre sans imposer, qui inscrit aujourd’hui Jessica Bonamy au cœur d’un paysage artistique contemporain en quête de sens. Un paysage où le corps, loin d’être un simple outil d’expression, redevient un lieu de mémoire, de relation et de responsabilité.
Bureau de Paris
Ali Al Hussein