À contre-courant de la vitesse contemporaine, Jordi Savall a choisi une autre temporalité. Celle du temps long, de l’écoute patiente et de la mémoire enfouie. Là où beaucoup voient dans la musique ancienne un répertoire clos, il perçoit une matière en mouvement, chargée de récits, de fractures et de réconciliations possibles. Son parcours ne s’est jamais construit dans la démonstration, mais dans une fidélité rigoureuse au sens, à l’origine, et à la transmission.

Viéliste d’exception, chef d’orchestre, chercheur infatigable, Savall a bâti une œuvre qui dépasse largement le cadre musical. Son travail s’inscrit dans une vision profondément humaniste : la musique comme langage universel, capable de relier les rives de la Méditerranée, de faire dialoguer l’Orient et l’Occident, le sacré et le profane, le passé et le présent.

Très tôt, il comprend que la musique ancienne ne peut survivre si elle est figée dans une lecture muséale. Elle doit être réinterprétée à la lumière de son contexte historique, culturel et humain. C’est cette conviction qui le conduit à fonder des ensembles devenus emblématiques, notamment Hespèrion XXI et La Capella Reial de Catalunya, véritables laboratoires vivants de la mémoire musicale. Sous sa direction, ces formations ne cherchent pas la reconstitution décorative, mais une vérité expressive, nourrie par la recherche musicologique et par l’écoute attentive des traditions orales.

L’un des aspects les plus singuliers de son parcours réside dans son rapport au monde oriental. Chez Savall, l’Orient n’est ni un exotisme sonore ni un simple champ d’influences : il est un partenaire constitutif de l’histoire musicale européenne. En revisitant l’héritage andalou, ottoman, arabe ou séfarade, il rappelle que la musique de la Méditerranée est née de circulations constantes, d’emprunts mutuels, de dialogues féconds. Cette approche, rigoureuse et respectueuse, a fait de lui l’un des rares musiciens occidentaux unanimement reconnus dans les milieux culturels arabes et orientaux.

Ses projets consacrés à Al-Andalus, aux routes de l’exil, aux musiques de la diaspora juive ou aux traditions spirituelles méditerranéennes témoignent d’une même exigence : rendre audible ce que l’histoire a parfois voulu effacer. Savall redonne voix aux minorités, aux cultures déplacées, aux mémoires blessées, sans jamais tomber dans le discours militant. Chez lui, la musique parle d’elle-même, avec une force éthique silencieuse mais implacable.

Cette posture explique aussi son rôle au-delà de la scène. Nommé ambassadeur du dialogue interculturel, invité par les plus grandes institutions académiques et culturelles, il incarne une figure rare : celle de l’artiste-passeur, pour qui la création est indissociable de la responsabilité intellectuelle. Sa participation au film Tous les Matins du Monde a, à cet égard, marqué toute une génération, révélant au grand public la profondeur spirituelle de la musique ancienne et la dimension intérieure de son art.

Les distinctions internationales qui jalonnent sa carrière – jusqu’à la prestigieuse reconnaissance de l’Ernst von Siemens Musikpreis – ne viennent pas consacrer une virtuosité isolée, mais une vision globale de la musique comme acte de civilisation. Savall n’a jamais cherché la modernité pour elle-même ; il a préféré la fidélité au sens, convaincu que l’avenir de la musique passe par une compréhension lucide de ses racines.

Aujourd’hui encore, son travail continue de tracer une voie singulière. À l’heure des simplifications culturelles et des fractures identitaires, Jordi Savall rappelle, avec une élégance grave, que la musique est un espace de réconciliation. Non pas un lieu d’effacement des différences, mais un territoire où celles-ci peuvent coexister, se répondre et s’enrichir mutuellement.

En ce sens, son œuvre n’est pas seulement un legs musical. Elle est une leçon de civilisation, portée par un homme qui a fait de l’écoute une discipline, et du dialogue, un art.


Ali Al-Hussien
Paris