Dans le paysage médiatique irakien et arabe, Jumana Mumtaz s’impose par une trajectoire qui refuse les raccourcis. Ni vedettariat, ni posture. Ce qui distingue son parcours, c’est une cohérence rare entre le geste journalistique et la responsabilité morale qu’il engage, entre l’écriture et l’exigence de vérité qu’elle suppose. Chez elle, informer n’est jamais un acte mécanique ; c’est un engagement continu envers l’humain, ses failles, ses silences et ses contradictions.

Formée dans un environnement où le réel ne se livre pas sans résistance, Jumana Mumtaz a très tôt compris que le journalisme ne pouvait se limiter à l’énoncé des faits. Elle s’est construite dans le temps long, par le terrain, l’écoute et l’apprentissage patient des règles du métier. Reporter, rédactrice, puis présentatrice, elle a abordé chaque rôle comme une fonction de service : donner du sens sans déformer, éclairer sans exposer, interroger sans instrumentaliser. Cette posture, à la fois rigoureuse et empathique, irrigue l’ensemble de son travail.

Son passage par plusieurs chaînes irakiennes majeures a forgé une pratique solide de l’antenne : maîtrise de l’entretien, sens du rythme, précision du vocabulaire. Mais au-delà des formats, c’est la conscience des enjeux qui marque son style. Dans des contextes souvent saturés de tensions politiques et sociales, elle privilégie la clarté, la contextualisation et la dignité des personnes. L’information, chez elle, ne se fait jamais au détriment de ceux qui la vivent. Cette ligne éthique explique la confiance durable qu’elle inspire, tant aux publics qu’aux interlocuteurs.

Parallèlement à la télévision, l’écriture s’est imposée comme un espace de respiration et d’approfondissement. Jumana Mumtaz n’a pas quitté le journalisme pour la littérature ; elle l’a prolongé autrement. Ses romans ne relèvent ni du témoignage brut ni de la fiction gratuite. Ils sont des lieux d’élaboration : là où l’événement devient expérience, où la donnée factuelle se transforme en question humaine. La langue y gagne une densité que l’antenne ne permet pas toujours, et la pensée s’y déploie sans contrainte de durée ou d’instantanéité.

Dans , elle aborde des réalités lourdes la violence, la vulnérabilité des femmes, l’abandon institutionnel avec une retenue qui en renforce la portée. Le propos n’est pas d’accuser pour choquer, mais de comprendre pour éclairer. L’écriture devient un acte de réparation symbolique : donner une voix là où le silence a trop longtemps prévalu. Loin de toute exploitation émotionnelle, le texte assume une sobriété qui oblige le lecteur à regarder en face ce qu’il préférerait ignorer.

Ce va-et-vient entre écran et page révèle une pensée structurée. Jumana Mumtaz considère que le journalisme et la littérature partagent un socle commun : la responsabilité du regard. À l’antenne, cette responsabilité se traduit par la vérification, la pluralité des sources, l’équilibre des points de vue. Dans le roman, elle se manifeste par la justesse psychologique, le refus des simplifications, la complexité des personnages. Dans les deux cas, l’objectif demeure le même : restituer la dignité du réel.

Son rapport aux villes de Bagdad et de Mossoul est central. Plus que des lieux, elles sont des matrices sensibles. Bagdad, avec son énergie, ses contradictions et sa vitalité intellectuelle, a nourri son goût de l’analyse et de l’ouverture. Mossoul, marquée par l’épreuve, lui a appris la résilience et la profondeur du lien social. De cette double appartenance est née une voix capable de saisir l’Irak dans sa pluralité, sans folklorisation ni réduction.

Ce qui frappe chez Jumana Mumtaz, c’est aussi sa capacité à résister aux logiques de simplification médiatique. Elle sait que la visibilité rapide peut appauvrir le sens. Elle choisit donc la précision plutôt que l’effet, la continuité plutôt que l’instant. Cette attitude, parfois à contre-courant, confère à son travail une autorité tranquille. Elle ne cherche pas à imposer une opinion, mais à créer les conditions d’une compréhension éclairée.

Dans ses programmes, comme dans ses textes, la place accordée aux personnes est déterminante. Les invités ne sont pas des figures instrumentalisées ; ils sont des sujets à part entière. Cette éthique de l’entretien, fondée sur le respect et l’écoute active, est devenue l’une de ses signatures professionnelles. Elle rappelle que le journalisme n’est pas une arène, mais un espace de médiation.

Aujourd’hui, Jumana Mumtaz occupe une position singulière : à la croisée de l’information, de la réflexion et de la création. Elle incarne une génération de journalistes pour qui la crédibilité ne se mesure pas à l’audience immédiate, mais à la constance des principes. Dans un monde médiatique soumis à la vitesse et à la polarisation, son parcours rappelle l’importance du temps long, de la nuance et de l’honnêteté intellectuelle.

Ce portrait n’est pas celui d’une carrière achevée, mais d’un chemin en construction. Chaque étape renforce une conviction simple : le journalisme, lorsqu’il est pratiqué avec exigence, peut rester un lieu de vérité. Et l’écriture, lorsqu’elle est habitée par le réel, peut prolonger cette vérité au-delà de l’actualité. En cela, Jumana Mumtaz s’affirme comme une professionnelle majeure, dont le travail mérite d’être lu, vu et transmis avec attention et respect.

Ali Al-Hussien
Paris