Certaines trajectoires artistiques échappent à la logique de la conquête médiatique comme à celle de la performance chiffrée. Elles s’inscrivent dans un espace plus discret, mais autrement plus exigeant : celui de la fidélité à une mémoire, à un répertoire, à une éthique du geste artistique. Le parcours de Jussanam relève pleinement de cette catégorie. À distance des narrations rapides et des identités simplifiées, sa démarche se construit dans le temps long, à l’intersection des territoires, des héritages et des langues musicales.
Née à Rio de Janeiro, installée aujourd’hui à Cannes, Jussanam incarne une figure devenue centrale dans les scènes culturelles européennes contemporaines : celle de l’artiste migrante qui ne transporte pas seulement une origine, mais un corpus sensible, une histoire sonore, une manière d’habiter le monde par la voix. Chez elle, la musique n’est ni folklore figé ni produit d’exportation. Elle est un espace de circulation, un lieu de transmission active où la bossa nova et la MPB dialoguent avec l’Europe sans jamais se dissoudre.
Chanter comme acte de mémoire
Le choix du répertoire est, chez Jussanam, un acte profondément politique au sens noble du terme. En s’attachant aux grandes figures de la musique brésilienne — Tom Jobim, Milton Nascimento, Baden Powell, Vinícius de Moraes, Gilberto Gil — elle ne se contente pas d’interpréter des standards. Elle en réactive la charge émotionnelle, la densité historique, la part d’intime et de collectif qu’ils contiennent. Ces chansons, souvent associées à une image douce et solaire du Brésil, portent pourtant en elles des strates complexes : mélancolie urbaine, conscience sociale, spiritualité diffuse, mémoire postcoloniale.
Dans cet espace, la voix de Jussanam agit comme un médium. Elle ne cherche pas l’effet, ni la virtuosité démonstrative. Elle travaille la justesse, la respiration, l’équilibre entre retenue et abandon. Sa manière de chanter rappelle que la bossa nova n’est pas une musique décorative, mais une esthétique du murmure, de la nuance, de la tension intérieure. Une musique de l’écoute avant tout.
« Fascination » : héritage et réinvention
Son projet Fascination cristallise cette démarche. Le titre, mondialement connu, renvoie immédiatement à l’interprétation mythique d’Elis Regina, figure tutélaire de la musique brésilienne. Mais loin de l’hommage mimétique, Jussanam choisit la voie de la réappropriation. Elle ne cherche pas à se mesurer à une icône ; elle inscrit sa voix dans une filiation consciente, assumée, respectueuse.
Ce projet interroge une question essentielle : que signifie reprendre aujourd’hui, en Europe, des chansons devenues patrimoniales dans un autre espace culturel ? La réponse de Jussanam est claire : il ne s’agit ni de nostalgie ni de reconstitution, mais de continuité vivante. Fascination devient ainsi le nom d’un geste artistique qui relie les générations, les continents et les sensibilités, sans jamais aplanir les différences.
Une artiste de la diaspora culturelle
Installée en France, Jussanam s’inscrit dans une longue histoire de circulations artistiques entre les Amériques et l’Europe. Son travail dialogue implicitement avec des figures comme Joséphine Baker, autre artiste venue d’ailleurs, qui fit de la France un espace d’émancipation et de recomposition identitaire. En interprétant son répertoire, Jussanam prolonge cette réflexion sur le corps, la voix et la scène comme lieux de traduction culturelle.
La diaspora, chez elle, n’est pas un thème revendiqué, mais une condition vécue. Elle se manifeste dans la langue musicale, dans le rapport au public, dans la manière de construire un concert comme un espace de partage plutôt que de démonstration. Chaque performance devient un moment suspendu, où l’écoute collective prime sur l’événementiel.
Cannes, un territoire d’ancrage
Le choix de Cannes comme lieu de résidence n’est pas anodin. Loin des grandes capitales culturelles saturées, la Côte d’Azur offre un rapport différent au temps, à la scène, au public. Jussanam y développe une présence régulière, ancrée, faite de concerts, de rencontres, de collaborations locales. Cette inscription territoriale renforce la cohérence de son parcours : une artiste internationale, certes, mais jamais déracinée de ses lieux de pratique.
Une place naturelle dans le paysage culturel contemporain
Dans un contexte où la musique est de plus en plus soumise aux logiques de visibilité instantanée, le travail de Jussanam rappelle la valeur du temps long et de la fidélité artistique. Elle ne cherche pas à moderniser artificiellement un répertoire ni à le figer dans une tradition muséale. Elle l’habite, simplement, avec une intelligence sensible rare.
Pour une revue culturelle comme PO4OR, son parcours ne relève ni de l’anecdote ni de la simple actualité musicale. Il s’inscrit pleinement dans une réflexion plus large sur les circulations culturelles, la mémoire artistique et le rôle des artistes dans la transmission des patrimoines immatériels. Jussanam n’est pas seulement une chanteuse brésilienne en France ; elle est une passeuse, une voix qui rappelle que la musique, lorsqu’elle est portée avec exigence et humilité, demeure l’un des langages les plus puissants du dialogue entre les cultures.
Rédaction PO4OR – Bureau de Paris