Raconter sans élever la voix. Filmer sans surligner. Construire un récit sans chercher à convaincre par la force. Toute l’écriture audiovisuelle de Karim El-Shenawy procède de cette économie volontaire, presque à contre-courant d’une industrie qui confond souvent intensité et excès. Chez lui, la mise en scène n’est jamais un geste d’autorité, mais une négociation permanente avec le réel, les acteurs et le temps.

Ce positionnement, loin d’être une posture esthétique, s’inscrit dans une vision profondément structurée du récit. Karim El-Shenawy ne considère pas l’image comme un outil de domination narrative, mais comme un espace de relation. La caméra ne surplombe pas, elle accompagne. Elle ne force pas l’émotion, elle la laisse émerger. Les silences, les respirations, les zones de retrait deviennent alors des éléments constitutifs du langage, au même titre que le dialogue ou l’action.

Très tôt, son travail s’est distingué par un refus clair de la surenchère dramatique qui a longtemps marqué une partie de la production télévisuelle arabe. Là où d’autres privilégient l’intensité immédiate, il choisit la durée. Là où le récit est souvent poussé vers la démonstration, il installe une tension plus diffuse, plus intérieure. Cette approche confère à ses œuvres une densité particulière, qui ne se révèle pas dans l’instant mais s’impose progressivement, par accumulation de détails justes.

La direction d’acteurs occupe une place centrale dans cette construction. El-Shenawy travaille le jeu comme un espace de confiance, jamais comme une vitrine. Les comédiens ne sont pas sommés de produire une émotion, mais invités à habiter une situation. Cette méthode donne naissance à des performances contenues, parfois fragiles, toujours crédibles. Le corps, la voix, le regard trouvent leur place sans être instrumentalisés par la mise en scène.

Sur le plan formel, la sobriété est une constante. Le cadre est précis sans être ostentatoire, la lumière sert la situation sans la surcharger, le montage privilégie la continuité émotionnelle à l’effet rythmique. Rien n’est laissé au hasard, mais rien n’est souligné inutilement. Cette rigueur discrète témoigne d’une maîtrise réelle du langage audiovisuel et, surtout, d’une confiance affirmée dans l’intelligence du spectateur.

Le parcours de Karim El-Shenawy s’inscrit ainsi dans une dynamique générationnelle plus large, celle d’une nouvelle écriture de la série et du film en Égypte. Une écriture qui ne renie pas l’héritage, mais qui en déplace les lignes. Les récits deviennent plus poreux, plus ambigus, plus proches de la complexité du vécu contemporain. Le succès de ses œuvres ne tient pas à une formule reproductible, mais à cette capacité à saisir des états, des relations, des fractures intimes.

Sa reconnaissance professionnelle ne relève pas d’un phénomène de visibilité accélérée. Elle s’est construite dans le temps, à travers une cohérence rare entre les choix artistiques et les résultats obtenus. Cette reconnaissance consacre avant tout une méthode : celle d’un réalisateur qui préfère la précision au tapage, la constance à l’effet, la responsabilité narrative à la facilité.

Ce qui distingue durablement Karim El-Shenawy, c’est peut-être cette absence de volonté de s’imposer comme figure centrale. Il ne cherche pas à occuper le devant de la scène médiatique, laissant ses œuvres parler à sa place. Cette retenue renforce la lisibilité de son travail et consolide sa position dans le paysage audiovisuel contemporain.

À travers chaque projet, une même question affleure, sans jamais être formulée frontalement : comment raconter aujourd’hui sans simplifier abusivement le réel ? La réponse se trouve dans cette écriture calme, attentive, exigeante, qui accepte l’ambiguïté et la nuance comme des valeurs, non comme des faiblesses.

Karim El-Shenawy apparaît ainsi moins comme un réalisateur de l’instant que comme un constructeur patient de sens. Un auteur qui considère le récit comme un espace de responsabilité, et la mise en scène comme un acte de justesse. Dans un monde saturé d’images et de bruit, cette position relève moins de la discrétion que d’un véritable choix artistique.

Rédaction : Bureau du Caire