Khaled Alkhani ne construit pas son œuvre à partir du récit, mais à partir de la matière. Chez lui, la toile n’est jamais un espace de représentation neutre : elle devient un lieu de confrontation, où le corps, la mémoire et la couleur s’éprouvent dans une tension permanente. Artiste syrien vivant à Paris, il développe depuis plusieurs années une peinture dense et habitée, qui se tient à distance de l’anecdote comme de toute tentation illustrative.
Chez Alkhani, peindre n’est jamais raconter. C’est maintenir ouvert un conflit intérieur, prolonger dans la matière picturale une expérience du monde fragmentée, heurtée, profondément marquée par la dislocation des repères. Son œuvre ne se déploie pas dans la nostalgie ni dans la dénonciation frontale ; elle opère dans un registre plus complexe, où l’intime se mêle au collectif, où le corps devient le véritable territoire de l’histoire.
Une figuration sous tension
À première vue, la peinture de Khaled Alkhani semble osciller entre figuration et abstraction. Des visages émergent, souvent féminins, parfois masculins, mais toujours instables, comme s’ils luttaient pour se maintenir à la surface de la toile. La tête, motif central et récurrent, ne s’impose jamais comme un portrait au sens classique : elle apparaît traversée, fragmentée, envahie par la couleur. Le regard, quand il existe, ne cherche pas la rencontre avec le spectateur ; il semble absorbé par un ailleurs intérieur, inaccessible.
Cette figuration contrariée n’est pas un choix stylistique gratuit. Elle traduit une impossibilité : celle de fixer une identité stable dans un monde où les corps ont été déplacés, menacés, niés. La peinture d’Alkhani ne reconstruit pas ; elle maintient visible la fracture. Les couches épaisses, les gestes appuyés, les zones de saturation chromatique témoignent d’un combat permanent entre apparition et disparition.
La couleur comme matière vivante
Le rouge domine souvent ses compositions. Rouge cru, parfois violent, parfois étouffé, il s’impose comme une énergie primaire, presque organique. Autour de lui gravitent des noirs profonds, des gris lourds, des blancs laiteux qui ne purifient jamais l’espace mais le rendent plus instable encore. La couleur, chez Alkhani, n’est pas décorative ; elle agit comme une force autonome, parfois hostile à la forme qu’elle envahit.
Ce rapport charnel à la couleur inscrit son travail dans une filiation expressionniste assumée, mais sans nostalgie. Il ne s’agit pas de citer ou de prolonger une tradition, mais d’en réactiver l’urgence. Là où l’expressionnisme historique cherchait à traduire l’angoisse de la modernité, Alkhani affronte une crise plus radicale : celle de l’effondrement des cadres symboliques, de la perte du sol commun.
Le corps comme archive
L’un des aspects les plus frappants de son œuvre réside dans la manière dont le corps devient une archive silencieuse. Corps sans décor, sans contexte identifiable, souvent amputé de ses repères spatiaux, il porte en lui les traces d’une violence diffuse. Pourtant, cette violence n’est jamais spectaculaire. Elle s’inscrit dans la tension des gestes, dans la densité de la matière, dans l’impossibilité de lisser la surface.
Peindre le corps, pour Khaled Alkhani, revient à affirmer qu’il reste quelque chose d’irréductible, même après la destruction. Un reste qui ne se donne pas en spectacle, mais qui persiste, fragile et obstiné. Ses figures ne demandent ni compassion ni explication ; elles imposent une présence, parfois inconfortable, toujours nécessaire.
Paris comme espace de travail, non comme décor
Installé à Paris, Alkhani ne fait pas de la ville un thème. Elle n’apparaît ni dans ses formes ni dans ses couleurs. Paris agit plutôt comme un espace de concentration, un lieu où le travail peut se poursuivre loin de l’urgence immédiate, sans jamais s’en détacher totalement. L’exil, ici, n’est pas revendiqué comme identité, mais intégré comme condition de création.
Cette distance géographique permet paradoxalement un approfondissement du geste. Libéré des injonctions narratives, l’artiste peut se consacrer à l’essentiel : maintenir une peinture qui ne cède ni à l’esthétisation facile ni à la simplification du propos. Son œuvre s’inscrit ainsi dans une temporalité lente, exigeante, à rebours des logiques de consommation rapide de l’image.
Une œuvre sans concession
Ce qui distingue Khaled Alkhani dans le paysage de la peinture contemporaine tient à cette absence totale de concession. Rien n’y est fait pour séduire, rassurer ou expliquer. Le spectateur est placé face à une matière qui résiste, à des figures qui ne se livrent pas. Cette résistance constitue précisément la force de son travail.
Dans un contexte où l’art issu des zones de conflit est souvent sommé de se justifier par le témoignage ou le message, Alkhani oppose une autre voie : celle de l’autonomie du geste artistique. Son œuvre ne parle pas « de » la Syrie, de la guerre ou de l’exil ; elle parle depuis une expérience du monde où ces réalités ont laissé des traces indélébiles, mais jamais illustrées.
Une présence singulière
Aujourd’hui, Khaled Alkhani occupe une place singulière : celle d’un peintre dont le travail s’inscrit pleinement dans la scène contemporaine, tout en échappant aux classifications simplistes. Sa reconnaissance par des plateformes critiques et des circuits professionnels confirme la solidité de son parcours, mais ne constitue pas un aboutissement. Son œuvre reste en mouvement, fidèle à une exigence intérieure qui refuse l’achèvement.
Regarder une toile de Khaled Alkhani, c’est accepter de ne pas comprendre immédiatement. C’est se confronter à une peinture qui ne cherche ni l’accord ni le consensus, mais qui impose une expérience. Une expérience du corps, de la couleur et du temps, où l’art, loin d’adoucir le réel, en révèle la part irréductible.
Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR