Chez Lamia Ziade, l’image n’est jamais un commentaire ajouté après coup au réel. Elle est le lieu même où l’histoire se fracture, se répète et résiste à toute mise en ordre définitive. Son travail ne cherche ni à reconstituer un passé ni à le stabiliser ; il en expose les strates instables, les résidus affectifs, les images persistantes que ni les récits officiels ni les chronologies savantes ne parviennent à contenir. Dessiner, chez elle, revient à tenir ensemble ce qui aurait dû rester séparé : l’enfance et la guerre, la chanson populaire et la mort, la couleur et la violence, la mémoire intime et la catastrophe collective.

Née à Beyrouth en 1968, Lamia Ziade appartient à une génération pour laquelle la guerre civile libanaise n’a jamais été un événement circonscrit, mais un état prolongé du monde. Cette expérience ne devient pas chez elle un thème illustré ni un souvenir recomposé ; elle constitue un régime de perception. La guerre est partout, non comme spectacle, mais comme bruit de fond : dans les images, les mots, les chansons, les objets du quotidien. C’est à partir de cette saturation que son œuvre se construit.

Installée à Paris, formée au graphisme, Lamia Ziade développe très tôt une pratique indocile aux catégories. Elle refuse les frontières entre illustration, art plastique, écriture et archive. Le livre devient pour elle un espace de montage, la page un lieu d’exposition, le dessin une forme de narration fragmentée. Cette position intermédiaire n’est pas une hésitation identitaire, mais une méthode : elle lui permet de travailler là où les disciplines échouent à saisir la complexité du réel.

Une esthétique de la collision maîtrisée

Visuellement, son univers repose sur une tension permanente. Les figures sont stylisées, parfois proches d’un dessin enfantin, les couleurs franches, les compositions apparemment simples. Mais cette simplicité est un leurre. Elle agit comme un seuil, attirant le regard avant de le confronter à la violence des récits convoqués. Armes, corps blessés, figures de chanteuses, leaders politiques, slogans, logos, drapeaux : tout cohabite sur un même plan, sans hiérarchie apparente.

Ce choix n’a rien d’ironique. Il traduit une réalité psychique précise : celle d’une génération qui a grandi dans un flux ininterrompu d’images violentes, intégrées à la culture populaire, digérées sans médiation. Lamia Ziade ne représente pas la guerre ; elle montre comment la guerre s’insinue dans l’imaginaire collectif, comment elle devient une matière visuelle ordinaire.

Bye Bye Babylon : une autobiographie sans héroïsme

Avec Bye Bye Babylon. Beyrouth 1975–1979, Lamia Ziade signe une œuvre fondatrice. Le livre ne suit ni une chronologie linéaire ni une logique narrative classique. Il procède par fragments : souvenirs personnels, événements politiques, chansons diffusées à la radio, noms de milices, icônes médiatiques. Tout est placé sur le même plan, comme dans la mémoire réelle, où l’anecdotique et le tragique se confondent.

Ce geste est radical. Il refuse la hiérarchisation rétrospective produite par l’histoire officielle. Il restitue au contraire la confusion, la surcharge sensorielle, l’impossibilité de trier lorsque l’on vit à l’intérieur du chaos. Bye Bye Babylon n’est pas un livre sur la guerre ; c’est un livre sur la manière dont la guerre s’imprime dans les corps et les esprits.

Le dessin comme archive affective

Chez Lamia Ziade, le dessin fonctionne comme une archive non institutionnelle. Une archive affective, subjective, mais d’une rigueur implacable. Les images qu’elle redessine ne sont pas choisies pour leur valeur esthétique, mais pour leur capacité à réveiller une mémoire enfouie. Elles sont les traces d’un monde où la violence cohabitait avec la musique, la mode, les figures glamour.

Cette méthode confère à son travail une puissance documentaire singulière. Elle ne cherche pas à prouver, mais à faire ressentir. Le spectateur n’est jamais placé en position de surplomb moral ; il est immergé dans un système de signes instables, contraint d’affronter sa propre relation aux images.

Une politique sans slogan

La dimension politique de l’œuvre de Lamia Ziade est évidente, mais elle se tient à distance de toute rhétorique militante. Elle ne délivre ni message univoque ni discours réparateur. Sa position est celle d’une lucidité inquiète, attentive aux mécanismes de fascination, de répétition et d’oubli. Elle interroge la manière dont les sociétés consomment leurs tragédies et recyclent leurs icônes.

Cette retenue donne à son travail une autorité rare. Elle ne moralise pas ; elle expose. Elle ne dénonce pas frontalement ; elle met en lumière les structures invisibles de la violence symbolique.

Le regard déplacé

Vivre et travailler à Paris introduit une distance essentielle dans son rapport au Liban. Cette distance n’est ni reniement ni nostalgie. Elle est un déplacement du regard, une condition de possibilité de l’analyse. Le français devient une langue de mise à distance, tandis que l’arabe demeure celle des affects, des chansons, des slogans. Ce va-et-vient linguistique structure profondément son œuvre.

Lamia Ziade s’adresse ainsi à un public international sans jamais lisser son expérience. Elle n’explique pas ; elle expose. Elle accepte que tout ne soit pas immédiatement lisible, que certaines images résistent.

Une œuvre nécessaire

À l’heure où les récits sont compressés, simplifiés, instrumentalisés, le travail de Lamia Ziade impose une autre temporalité. Il exige du temps, de l’attention, une disponibilité émotionnelle. Il rappelle que certaines histoires ne se racontent qu’en fragments, et que certaines blessures ne se referment pas.

Son œuvre occupe une place essentielle dans le paysage artistique contemporain : à la croisée du dessin et de l’histoire, de l’intime et du politique, de Beyrouth et de Paris. Une œuvre qui ne cherche pas à apaiser, mais à rester juste.

Ali Al-Hussien -Paris