Dans le champ cinématographique contemporain, certaines pratiques se déploient loin de la surface visible des œuvres, tout en en déterminant profondément la structure, le rythme et la portée symbolique. Le travail de Lamis Souliman appartient à cette catégorie exigeante : une pratique où le décor, l’espace et la direction artistique cessent d’être des éléments fonctionnels pour devenir des opérateurs de sens. Son parcours ne se lit ni comme une ascension linéaire ni comme une accumulation de crédits, mais comme la construction patiente d’une méthode de pensée visuelle, attentive aux contextes, aux corps et aux récits qu’elle accueille.

La formation de Lamis Souliman s’ancre d’abord dans le champ académique et pédagogique. En enseignant l’histoire du cinéma et le design de production tout en préparant un master en scénographie et en cinéma expérimental, elle développe très tôt une relation analytique aux images. Le cinéma n’est pas pour elle un simple langage à manier, mais un système complexe, où chaque choix formel engage une lecture du monde.
Cette exigence théorique se prolonge lorsqu’elle s’installe en France pour poursuivre des études supérieures en creative new media à l’École Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence. Étudier et vivre dans ce contexte artistique, marqué par une forte tradition plastique et expérimentale, affine son regard et nourrit une sensibilité aiguë au dialogue entre héritage, recherche formelle et expérimentation contemporaine.

C’est dans ce cadre qu’elle conçoit et réalise son court métrage Un Passage Entre Deux Points. Le film n’est pas un exercice de style, mais une première synthèse : l’espace y est pensé comme une zone de transition, un lieu mental autant que physique. Déjà, le décor ne sert pas à illustrer le récit, mais à en révéler les lignes de tension. Cette approche, discrète mais structurante, deviendra l’un des traits distinctifs de son travail.

Le passage du monde académique à l’industrie des médias ne constitue pas une rupture, mais un déplacement stratégique. Lamis Souliman ne quitte pas la réflexion pour la pratique ; elle l’emmène avec elle. En travaillant entre l’Égypte, la France et, plus tard, l’Arabie saoudite, elle développe une capacité rare à adapter ses outils sans jamais diluer sa vision. Films indépendants, projets arthouse, campagnes publicitaires, séries télévisées : la diversité des formats ne fragmente pas son langage, elle l’éprouve.

Avant même cette reconnaissance dans le cinéma et la télévision, son passage prolongé par le théâtre joue un rôle fondamental. Pendant plusieurs années, elle travaille comme scénographe et artiste d’installation, explorant la relation directe entre le corps, l’espace et le regard du spectateur. Le théâtre impose une temporalité et une frontalité qui ne tolèrent pas l’approximation. Cette expérience forge chez elle une attention aiguë à la matérialité des lieux et à leur capacité à produire du sens en temps réel. En parallèle, ses dessins, bandes dessinées et illustrations engagées sur les plans social et politique témoignent d’un rapport au visuel comme outil de positionnement éthique. L’image n’est jamais neutre ; elle engage une responsabilité.

Ses débuts comme production designer s’inscrivent dans des contextes à budget limité, souvent marqués par l’économie du système D et la nécessité de faire beaucoup avec peu. Loin d’être un obstacle, cette contrainte devient un laboratoire. Elle apprend à penser l’espace de manière conceptuelle, à suggérer plutôt qu’à démontrer, à travailler par couches plutôt que par accumulation. Cette intelligence de la contrainte l’accompagnera lorsqu’elle abordera des productions de plus grande envergure, notamment dans le domaine de la publicité, où le temps est compté et l’impact attendu immédiat.

Dans les campagnes qu’elle dirige artistiquement, le décor devient un vecteur narratif condensé. En quelques secondes, un espace doit poser un monde, une situation, parfois une critique sociale implicite. Sa première campagne, centrée sur la sensibilisation à la pollution de l’eau, marque d’emblée cette orientation : l’esthétique n’est pas décorative, elle sert un propos. Cette cohérence lui ouvre la voie à de nombreux projets, sans jamais la détourner de son exigence initiale.

L’année 2022 marque une étape décisive avec la conception de sa première série originale pour Netflix, Crashing Eid. Travailler pour une plateforme mondiale implique de naviguer entre des normes industrielles strictes et la nécessité de préserver une singularité culturelle. Là encore, Lamis Souliman ne cède ni à l’exotisation ni à la neutralisation. Les espaces qu’elle conçoit dialoguent avec des réalités sociales précises, tout en restant lisibles pour un public international. Le décor devient un médiateur silencieux entre des contextes culturels différenciés.

La même année, son implication dans des courts métrages sélectionnés au Festival international de Clermont-Ferrand confirme cette capacité à évoluer entre circuits institutionnels exigeants et productions plus confidentielles. Il ne s’agit pas de choisir un camp, mais de maintenir une ligne de travail fondée sur la rigueur et la cohérence.

En 2024, sa participation en tant que co-production designer à The Tale of Daye’s Family constitue un moment charnière. Le film, qui célèbre la diversité et la beauté des villes égyptiennes, exige un regard capable d’éviter la carte postale tout en valorisant la singularité des lieux. Présenté au Festival de la mer Rouge, puis à la Berlinale, le projet inscrit le travail de Lamis Souliman dans une circulation internationale de haut niveau. Ici, le décor agit comme une archive vivante : il capte les strates de l’histoire urbaine, les usages quotidiens, les tensions invisibles qui traversent l’espace.

Ce qui frappe, à travers l’ensemble de son parcours, est l’absence de spectacularisation. Il n’y a pas de signature visuelle ostentatoire, pas de style imposé comme une marque. Il y a, au contraire, une éthique de l’effacement maîtrisé : le décor doit servir le récit sans s’y dissoudre, affirmer une présence sans jamais dominer. Cette posture tranche avec une époque souvent tentée par la surenchère esthétique.

Lamis Souliman incarne ainsi une figure essentielle mais encore trop rarement mise en lumière : celle de la production designer comme architecte du sens. Son travail rappelle que l’espace filmique est un lieu de pensée, un terrain où se jouent des rapports sociaux, culturels et politiques. En cela, son parcours s’inscrit pleinement dans une réflexion contemporaine sur les formes visuelles issues du monde arabe et méditerranéen, affranchies du folklore comme des simplifications identitaires.

Ce portrait ne vise ni l’hommage ni la célébration. Il propose une lecture analytique d’un travail construit dans la durée, par ajustements successifs et par fidélité à une vision. Lamis Souliman ne suit pas les tendances ; elle les observe, les traverse, parfois les déplace. Elle appartient à cette génération de professionnelles pour qui créer, c’est penser et penser, c’est d’abord donner forme à l’espace où les récits peuvent advenir.

Bureau de Paris