PORTRAITS

Le silence n’est pas une absence. C’est une structure.

PO4OR
15 avr. 2026
4 min de lecture
Culture

Haneen Al Sayegh n’est pas une écrivaine qui élève la voix contre la société. Elle est une écrivaine qui dissèque les mécanismes qui rendent cette voix impossible.

Chez elle, le cri n’est jamais frontal. Il est empêché, détourné, absorbé. Il se déplace du champ visible vers une zone plus profonde, plus dense, celle des structures invisibles qui organisent la vie intime des femmes avant même qu’elles n’en prennent conscience. Ce déplacement n’est pas un choix esthétique mais une position intellectuelle. Là où d’autres dénoncent, elle démonte. Là où certains exposent la souffrance, elle interroge les conditions qui la produisent et la reproduisent.

C’est dans cette tension que s’inscrit son œuvre romanesque, en particulier dans Mithaq al Nisa, texte qui marque un tournant dans sa trajectoire. Issue d’une formation poétique, Haneen Al Sayegh ne renonce pas à la densité de la langue, mais elle la redirige vers une fonction narrative précise. La phrase reste habitée, mais elle devient un instrument d’exploration. Elle ne cherche pas à embellir, mais à atteindre.

Dans Mithaq al Nisa, la liberté n’apparaît jamais comme un slogan. Elle se construit comme un processus lent, fragmenté, souvent douloureux. La protagoniste avance dans un espace saturé de normes intériorisées, de loyautés invisibles, de peurs héritées. Ce qui frappe n’est pas l’existence des contraintes, mais leur naturalisation. Rien ne semble imposé de manière brutale. Tout semble déjà intégré, accepté, presque logique.

C’est là que réside la force du roman. Le pouvoir ne s’exerce pas uniquement par la contrainte explicite, mais par l’organisation silencieuse des évidences. La famille, le corps, la tradition, le regard des autres ne fonctionnent pas comme des obstacles visibles, mais comme des cadres invisibles qui orientent les choix avant même qu’ils ne soient formulés.

Le corps occupe une place centrale dans l’écriture de Haneen Al Sayegh. Non pas comme un objet de représentation, mais comme un territoire de conflit. Il est à la fois intime et exposé, personnel et socialisé. Il porte les traces de ce qui a été transmis, imposé, intériorisé. Dans Mithaq al Nisa, le corps n’est jamais neutre. Il devient le lieu où se joue la tension entre désir et norme, entre autonomie et assignation.

Cette approche donne au texte une portée qui dépasse le simple récit. Il ne s’agit pas seulement de raconter une trajectoire féminine, mais de mettre à nu les logiques qui rendent certaines trajectoires presque inévitables. Haneen Al Sayegh s’inscrit ainsi dans une tradition d’analyse sociale qu’elle renouvelle par une attention aiguë à la dimension psychique. Les conflits ne sont pas seulement extérieurs. Ils sont profondément intériorisés, parfois imperceptibles.

Dans Thamrat al Nar, cette exploration se radicalise. Là où Mithaq al Nisa dévoilait les structures, Thamrat al Nar en examine les effets. Le roman ne se contente plus de montrer comment les contraintes s’installent. Il interroge la manière dont elles se transmettent, se transforment et finissent par être reproduites de l’intérieur.

Le déplacement est décisif. Il ne s’agit plus seulement de comprendre le système, mais de saisir comment ce système devient une partie de soi. Comment la contrainte cesse d’être perçue comme extérieure pour devenir une norme intégrée, parfois défendue. Cette zone grise, où la victime et le relais du système se confondent, constitue l’un des espaces les plus sensibles de son écriture. Haneen Al Sayegh y avance sans simplification, sans jugement, avec une précision remarquable.

Cette précision tient aussi à son rapport à la langue. Malgré son ancrage poétique, elle refuse le discours explicatif. Elle suggère, elle construit, elle laisse apparaître. Les images ne sont jamais décoratives. Elles rendent visible ce qui resterait abstrait. La narration progresse par strates, comme si chaque élément devait être approché avec retenue.

Ce choix formel correspond à une vision du réel comme structure complexe, résistante à toute simplification. Refuser la frontalité, c’est refuser la facilité. C’est accepter que certaines vérités ne puissent émerger qu’à travers la tension et la progression.

Dans le paysage littéraire arabe contemporain, Haneen Al Sayegh occupe une position singulière. Elle ne cherche ni la rupture spectaculaire ni la provocation immédiate. Son écriture s’inscrit dans une temporalité lente, exigeante. Elle suppose du lecteur une attention soutenue, une disponibilité à l’inconfort et à l’ambiguïté.

Mais c’est précisément cette exigence qui fait sa valeur. Là où certains textes proposent des réponses, elle ouvre des questions. Là où d’autres construisent des figures exemplaires, elle montre des trajectoires fragiles, traversées de contradictions. Elle ne propose pas de modèles. Elle propose des outils de compréhension.

Cette posture éclaire la réception de son œuvre, notamment avec la reconnaissance obtenue par Mithaq al Nisa dans le cadre du International Prize for Arabic Fiction. Plus qu’une consécration, il s’agit d’un élargissement de son espace de lecture. Une voix qui ne cherche pas à représenter, mais à interroger.

Ce qui distingue profondément Haneen Al Sayegh, ce n’est pas seulement ce qu’elle écrit, mais la manière dont elle reconfigure le regard. Elle déplace l’attention. Elle oblige à voir autrement. Elle ne met pas en scène la révolte. Elle en analyse les conditions d’impossibilité.

Et c’est peut être là que réside son geste le plus radical. Écrire non pas contre le silence, mais depuis l’intérieur même de ce qui le produit.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

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