






L'histoire d'une artiste commence parfois bien avant son premier album. Elle prend racine dans une ville, une mélodie entendue pendant l'enfance, une tradition transmise par les anciens. Pour Lila Borsali, cette histoire se construit au contact de la musique arabo-andalouse, dans un univers où le chant porte bien davantage qu'une mélodie : il transmet une mémoire, fait vivre une culture et relie les générations.
À Tlemcen, où l'héritage musical occupe une place essentielle dans l'identité culturelle, la jeune Lila découvre très tôt les exigences de cet art. À onze ans, elle apprend la mandoline avant de rejoindre l'association Ahbab Cheikh Larbi Bensari. Au fil de son apprentissage, elle se familiarise avec un répertoire exigeant, façonné par les siècles, la poésie et le dialogue entre la voix et les instruments.
Cette première formation dessine les contours d'un parcours qui ne se limitera jamais à l'interprétation des œuvres anciennes. Chez Lila Borsali, la fidélité au patrimoine s'accompagne d'une interrogation constante : comment faire entendre aujourd'hui une musique héritée d'un autre temps, sans en altérer l'identité ?
De Tlemcen à Paris, puis d'Alger aux scènes internationales, son itinéraire témoigne d'une conviction : la tradition ne demeure vivante que lorsqu'une génération accepte de la recevoir, de l'approfondir et de lui donner une nouvelle présence. Mais il révèle également une personnalité artistique qui, au fil des années, a appris à affirmer ses propres choix, à construire son langage musical et à inscrire sa sensibilité dans un héritage collectif.
Tlemcen, l'école de la mémoire
Il est des villes dont l'identité se raconte autant par les pierres que par les mélodies. Tlemcen appartient à cette famille. Son histoire musicale est intimement liée à l'école gharnatie, l'une des grandes expressions de la musique arabo-andalouse en Algérie.
Cette tradition, héritière d'une longue histoire de circulations culturelles autour de la Méditerranée, repose sur une architecture musicale précise, des modes, des rythmes et une poésie dont la richesse exige une écoute attentive.
L'apprentissage ne consiste donc pas seulement à maîtriser une technique vocale. Il suppose de comprendre les structures, de respecter les nuances et de saisir le sens des textes. La musique se construit dans la durée, au contact des maîtres, des musiciens et des œuvres qui constituent le patrimoine.
Lila Borsali s'inscrit dans cette exigence. Après la mandoline, elle adopte la kouitra, instrument traditionnel à cordes pincées, approfondissant ainsi son rapport à la matière musicale. Ce cheminement témoigne d'une volonté de comprendre le répertoire dans son ensemble, au-delà de la seule performance vocale.
Au cœur de cette démarche se trouve la nouba, forme majeure de la musique arabo-andalouse, organisée selon une succession de mouvements qui donnent à chaque œuvre sa cohérence. L'interpréter demande de respecter une structure héritée tout en lui insufflant une sensibilité singulière.
Pour Lila Borsali, cette discipline ne constitue pas une limite à l'expression personnelle. Elle devient au contraire le cadre dans lequel sa voix peut développer ses nuances, sa profondeur et son identité.
C'est dans cet équilibre entre rigueur et liberté d'interprétation que se dessine progressivement sa personnalité artistique.
Paris, une autre manière d'habiter ses racines
En 1995, Lila Borsali quitte Tlemcen pour Paris, où elle poursuit des études d'architecture d'intérieur. La capitale française devient également un espace de rencontres et d'approfondissement musical.
Elle participe à la fondation de l'association Les Airs Andalous et poursuit son apprentissage auprès de musiciens qui enrichissent sa connaissance du patrimoine. Elle y développe notamment sa pratique de la kouitra et affine son approche du chant.
L'éloignement géographique ne signifie pas l'abandon des racines. Il peut au contraire en révéler toute la profondeur. À Paris, la musique arabo-andalouse s'inscrit dans un environnement où se croisent des traditions, des langues et des sensibilités différentes.
Le patrimoine cesse alors d'être uniquement un héritage régional : il devient un langage capable de franchir les frontières.
En 2009, Lila Borsali retourne en Algérie et rejoint l'association Les Beaux-Arts d'Alger. Elle enregistre son premier album en solo, Frak Lahbab, étape importante dans son évolution professionnelle.
Ce retour marque le début d'une nouvelle phase. L'artiste affirme progressivement une démarche qui associe l'interprétation du répertoire traditionnel à la recherche de nouvelles formes d'expression.
Sa voix gagne en assurance, son univers musical se précise et ses choix artistiques traduisent une volonté de construire un parcours personnel. Lila Borsali ne cherche pas à moderniser pour moderniser, mais à faire entendre autrement une musique dont elle connaît intimement les fondements.
Une voix au service des mots
Dans la musique arabo-andalouse, la poésie occupe une place centrale. L'amour, l'absence, la beauté, la nostalgie et la spiritualité traversent des textes dont la portée dépasse leur époque.
Le chant exige alors une attention particulière. Il faut donner aux mots leur intensité sans alourdir la mélodie, respecter les silences, accompagner les inflexions musicales et laisser respirer la phrase.
Chez Lila Borsali, cette relation entre la voix et le texte constitue un axe essentiel de l'interprétation. La musique n'est pas seulement un exercice de maîtrise : elle devient un moyen de rendre présentes des émotions que le temps n'a pas effacées.
Sa singularité réside notamment dans cette manière d'habiter le répertoire sans chercher à imposer artificiellement sa présence. La voix accompagne le sens, révèle les nuances du poème et laisse à la mélodie l'espace nécessaire pour déployer sa profondeur.
Une poésie ancienne peut ainsi rejoindre une expérience contemporaine. Une mélodie transmise pendant des générations peut toucher un auditeur qui n'en connaît pas nécessairement l'histoire.
Cette capacité à rapprocher les époques donne toute sa portée au travail de l'artiste. Elle révèle une interprète consciente de la responsabilité que représente la transmission, mais également de la liberté nécessaire pour donner à chaque œuvre une présence nouvelle.
Leïla El Kebir, l'architecture musicale d'un projet
Une interprétation ne repose jamais sur la seule voix qui occupe le devant de la scène. Derrière elle, un travail collectif façonne les arrangements, les équilibres instrumentaux et la cohérence de l'ensemble.
Dans l'univers de Lila Borsali, Leïla El Kebir occupe une place importante. Manager, arrangeuse et cheffe d'orchestre, elle accompagne le développement de ses projets et contribue à leur construction musicale.
Son travail associe la préparation des spectacles, la coordination des musiciens et la recherche d'un équilibre entre les différentes composantes instrumentales. Dans le répertoire arabo-andalou, cette responsabilité suppose une connaissance des structures musicales et une attention particulière aux subtilités rythmiques.
Le violon, le qanun, la kouitra, le ney et les percussions prolongent la voix, répondent à ses inflexions et participent à la construction d'une atmosphère musicale.
Cette collaboration met en lumière une dimension essentielle de la création : une identité artistique personnelle peut s'affirmer pleinement grâce à un travail collectif exigeant.
Lila Borsali demeure au centre de cette expression. Sa voix, sa sensibilité et ses choix donnent leur orientation aux projets, tandis que Leïla El Kebir contribue à en construire la cohérence musicale.
De Rentrée en Nouba à Massar, le patrimoine en mouvement
Depuis plusieurs années, Lila Borsali développe avec Rentrée en Nouba un projet consacré à la redécouverte et à la transmission du répertoire arabo-andalou.
Cette démarche accorde une place centrale aux structures traditionnelles, aux textes et aux modes musicaux. Le concert devient ainsi davantage qu'une succession de morceaux : il propose au public d'entrer dans un univers, d'en comprendre les nuances et d'en apprécier la cohérence.
En octobre 2024, l'artiste célèbre le dixième anniversaire du projet à l'Opéra d'Alger Boualem-Bessaïh avec la présentation de son album Massar, dont le titre signifie « parcours ».
L'album réunit quatorze pièces articulées autour des différents mouvements de la nouba, dans une démarche musicale qui prolonge une recherche artistique menée sur une décennie. Il témoigne de la volonté de l'interprète de conjuguer respect du patrimoine et création contemporaine.
Le projet repose notamment sur une collaboration entre Lila Borsali, Leïla El Kebir, chargée des arrangements et de la direction d'orchestre, et Tewfik Benghebrit, compositeur et parolier.
Cette association rappelle que la transmission ne s'oppose pas à la création. Une tradition peut conserver ses fondements tout en accueillant de nouvelles compositions, de nouvelles sensibilités et d'autres manières d'entrer en relation avec le public.
La question de l'évolution du répertoire est d'ailleurs au cœur de la réflexion de l'artiste. Lors du lancement de Massar, Lila Borsali défendait la possibilité d'innover dans l'expression artistique sans modifier la structure originelle de la nouba.
Cette position traduit une vision mûrie au fil de l'expérience. Lila Borsali ne considère pas le patrimoine comme une matière immobile, mais comme un univers dont elle maîtrise suffisamment les codes pour y inscrire sa propre empreinte.
Massar prend alors un sens qui dépasse celui d'un album. Il raconte une continuité, celle d'une artiste qui construit son parcours dans le dialogue entre les œuvres reçues et celles qui restent à créer.
Quand la musique rejoint l'intime
La musique savante peut sembler, au premier abord, appartenir à un univers exigeant, fait de codes, de structures et de connaissances. Pourtant, sa portée se mesure aussi à sa capacité de rejoindre l'expérience personnelle de l'auditeur.
Une mélodie peut rappeler une ville, réveiller le souvenir d'une voix aimée ou donner une forme à une émotion difficile à exprimer. Les textes arabo-andalous, avec leurs thèmes d'amour, d'absence et de quête spirituelle, offrent un espace où les sensibilités contemporaines peuvent rencontrer une poésie ancienne.
Le parcours de Lila Borsali montre également que la création peut accueillir des expériences humaines nouvelles. En 2015, elle collabore avec Tewfik Benghebrit autour de Nouba Hosn – Selim, œuvre conçue en hommage à son époux disparu. Ce projet ouvre une autre dimension de son univers : la possibilité de faire dialoguer la forme traditionnelle de la nouba avec une expérience personnelle.
L'émotion ne s'oppose pas à la rigueur musicale. Elle peut, au contraire, lui donner une profondeur supplémentaire.
Dans cette perspective, la musique devient un lieu de rencontre entre l'histoire collective et la mémoire individuelle. Chaque interprétation transmet un héritage, mais elle peut aussi porter une histoire singulière, celle de l'artiste qui la fait vivre.
Cette dimension sensible éclaire également la maturité de Lila Borsali. Son art ne repose pas uniquement sur les connaissances acquises ou sur la maîtrise du répertoire. Il se nourrit d'une expérience humaine qui donne au chant une densité particulière.
Paris, un espace de rencontre et de dialogue entre les cultures
Le parcours de Lila Borsali se dessine entre Tlemcen, Alger et Paris, trois villes qui ont chacune contribué à façonner son expérience artistique et culturelle. Tlemcen demeure une référence essentielle dans son rapport à la musique andalouse, tandis qu'Alger a constitué un prolongement de son activité artistique. Paris, quant à elle, lui a offert un espace de formation, de rencontres et d'ouverture à des expériences musicales et culturelles diverses.
Cette circulation permet à son travail de s'inscrire dans un dialogue plus large. La musique arabo-andalouse possède une histoire qui dépasse les frontières nationales, nourrie par les échanges entre les rives de la Méditerranée.
Présentée à des publics de sensibilités diverses, elle peut être découverte au-delà de son contexte d'origine, sans perdre ce qui fait sa singularité : la place de la poésie, la richesse des modes et l'importance de la transmission.
Les concerts et les projets thématiques de Lila Borsali contribuent à cette ouverture. Ils permettent de faire entendre un patrimoine algérien dans toute sa complexité, tout en créant des passerelles vers d'autres univers culturels.
Le dialogue ne consiste pas à gommer les différences pour rendre une musique plus accessible. Il consiste à donner à chacun les moyens de la découvrir, de l'écouter et d'en percevoir la richesse.
Dans cette perspective, Lila Borsali apparaît non seulement comme une interprète attachée à ses origines, mais aussi comme une artiste capable de porter son identité musicale dans des espaces culturels différents. Son parcours entre plusieurs villes et plusieurs environnements nourrit une ouverture qui ne remet jamais en cause la profondeur de son enracinement.
Une maturité artistique ouverte sur de nouveaux horizons
Avec les années, Lila Borsali a construit une expérience qui lui permet aujourd'hui d'aborder son art avec une assurance et une liberté nouvelles. La connaissance du répertoire, la maîtrise de ses exigences et la continuité de ses projets constituent les fondements d'une identité artistique désormais affirmée.
Cette maturité ouvre une perspective qui dépasse la seule préservation du patrimoine. Elle invite à envisager la place que peut occuper la musique arabo-andalouse dans les échanges culturels contemporains, auprès de publics qui n'en connaissent pas nécessairement les traditions.
L'enjeu n'est plus uniquement de transmettre ce qui a été reçu, mais de donner à cet héritage les moyens de poursuivre son chemin, de rencontrer d'autres sensibilités et de trouver de nouvelles formes de présence sur les scènes internationales.
Lila Borsali possède, à travers son parcours et la cohérence de sa démarche, les ressources artistiques nécessaires pour participer à cette ouverture. Sa force réside précisément dans cette capacité à conjuguer la profondeur d'une formation traditionnelle avec une vision personnelle de l'interprétation.
Le prochain chapitre de son parcours pourrait ainsi prolonger cette ambition : faire entendre la musique arabo-andalouse dans toute sa richesse, sans renoncer à ses exigences, et lui permettre de rejoindre un dialogue culturel toujours plus vaste.
Ce qui se dessine n'est pas une rupture avec le passé, mais l'approfondissement d'une démarche. Une artiste parvenue à une forme de maturité peut désormais regarder au-delà de ce qu'elle a construit, consciente que la fidélité à ses racines constitue aussi une force pour explorer de nouveaux horizons.
Ce qui reste après la dernière note
Lila Borsali incarne une démarche dans laquelle l'interprétation devient un acte de transmission, mais aussi une manière de renouveler le regard porté sur le patrimoine musical algérien.
De son apprentissage à Tlemcen à son parcours entre Paris et Alger, elle a construit une identité artistique fondée sur la connaissance du répertoire, la précision du chant et le désir de faire vivre la nouba au-delà des cercles de spécialistes.
Avec Rentrée en Nouba et Massar, elle poursuit un travail qui associe fidélité aux structures traditionnelles, recherche musicale et création collective. À ses côtés, Leïla El Kebir contribue à donner une cohérence à cet univers, tandis que Tewfik Benghebrit participe à son renouvellement par la composition et l'écriture.
Mais au-delà de ces collaborations, c'est bien une personnalité artistique singulière qui se révèle. Celle d'une femme qui a choisi de consacrer sa voix à une musique exigeante, sans renoncer à sa sensibilité ni à sa liberté d'interprétation.
Son parcours rappelle qu'une tradition ne se transmet jamais par une seule voix. Elle repose sur des interprètes, des musiciens, des arrangeurs, des compositeurs et des auditeurs qui, chacun à leur manière, lui permettent de continuer à exister.
Car certaines musiques ne vivent pas uniquement dans les archives, les partitions ou les souvenirs. Elles vivent dans les voix qui les reprennent, les instruments qui les prolongent et les oreilles qui les accueillent.
Lorsque cette rencontre se produit, le patrimoine cesse d'être un héritage lointain.
Il devient une présence.
Une mémoire qui respire. Une histoire qui continue.
Par Amina Kerkoud
PARIS



