Le parcours de Lina Khoury s’inscrit dans une histoire contemporaine du théâtre libanais qui privilégie la continuité du travail à la visibilité immédiate. Active depuis la fin des années 1990, elle développe une pratique artistique fondée sur l’analyse des relations humaines, la déconstruction des normes sociales et l’exploration des mécanismes du langage. Son œuvre ne se caractérise ni par une recherche formelle démonstrative ni par une posture idéologique explicite, mais par une attention constante portée aux structures invisibles qui organisent les rapports de pouvoir au sein du quotidien.
Née en 1976 à Trieste, en Italie, de parents libanais et syriens, Lina Khoury grandit dans un environnement marqué par la pluralité culturelle et linguistique. Cette dimension transnationale n’est pas traitée comme un élément identitaire revendiqué, mais comme un cadre de formation du regard. Elle effectue ses études universitaires à la Lebanese American University, avant de poursuivre une formation avancée aux États-Unis, où elle obtient un master en mise en scène. Ce parcours académique lui permet d’aborder le théâtre comme une discipline structurée, reposant sur des méthodes de travail précises et une réflexion théorique sur la fonction sociale de la scène.
À son retour à Beyrouth au début des années 2000, Lina Khoury s’insère dans un paysage théâtral en recomposition. Le Liban sort alors d’une longue période de guerre civile, et la scène culturelle cherche de nouvelles formes de narration capables de rendre compte des transformations sociales en cours. Khoury choisit de travailler à partir de situations ordinaires, en s’intéressant aux discours intimes, aux tensions conjugales, aux rapports entre hommes et femmes, ainsi qu’aux formes de violence symbolique qui traversent la sphère privée.
La création de Haki Neswan marque une étape déterminante dans son parcours. La pièce connaît un succès public important et s’impose comme un objet culturel de référence dans le débat social libanais. Toutefois, ce succès ne modifie pas l’orientation de son travail. Khoury évite toute logique de répétition ou d’exploitation d’une formule éprouvée. Elle poursuit une recherche fondée sur le questionnement plutôt que sur la confirmation des attentes du public.
Les œuvres qui suivent – Saar Lezem Nehki, Majnoun Yehki, Leh?, Haki Rjal – s’inscrivent dans une continuité thématique et méthodologique. Elles interrogent la parole comme outil de construction sociale, en montrant comment le langage peut à la fois révéler et dissimuler les rapports de domination. Dans ces pièces, les personnages ne sont jamais conçus comme des figures représentatives ou des porte-parole idéologiques. Ils évoluent dans des zones de tension, confrontés à leurs propres contradictions, sans résolution narrative simplifiée.
Le dispositif scénique adopté par Lina Khoury se distingue par une économie de moyens volontaire. La mise en scène privilégie la proximité avec le spectateur, la clarté des situations et la précision du jeu d’acteur. Cette sobriété formelle permet de concentrer l’attention sur la dynamique des dialogues et sur les silences qui les traversent. Le théâtre devient ainsi un espace d’observation, où le spectateur est invité à analyser des comportements familiers sous un angle critique.
L’un des aspects centraux de son travail réside dans le refus d’un théâtre de la démonstration. Les thématiques abordées – sexualité, normes de genre, autorité, responsabilité individuelle – sont traitées sans effet de surenchère. Khoury ne cherche pas à provoquer par la transgression explicite, mais à créer des situations où les mécanismes sociaux apparaissent dans leur fonctionnement ordinaire. Cette approche confère à ses œuvres une portée durable, indépendante des contextes médiatiques immédiats.
Parallèlement à son activité de création, Lina Khoury mène un travail pédagogique soutenu. Elle enseigne la mise en scène, l’écriture et le jeu d’acteur dans plusieurs institutions universitaires à Beyrouth, notamment à la Lebanese American University et dans d’autres établissements académiques. Son engagement dans la transmission repose sur une conception exigeante du métier artistique, envisagé comme un travail de longue durée nécessitant rigueur, discipline et conscience éthique.
Son retour récent à la mise en scène avec Physia w Assal, adaptation libanaise de Constellations de Nick Payne, s’inscrit dans cette logique de continuité. Loin d’une adaptation littérale, le projet propose une relecture contextuelle du texte original, en mettant l’accent sur les notions de choix, de hasard et de responsabilité individuelle. La pièce confirme la capacité de Khoury à inscrire des œuvres issues du répertoire international dans un cadre culturel local, sans les réduire à une simple transposition.
La reconnaissance critique de son travail, attestée par de nombreuses publications dans la presse culturelle libanaise et francophone, repose sur la constance de sa démarche. Lina Khoury occupe une place spécifique dans le paysage théâtral contemporain : celle d’une praticienne pour qui le théâtre demeure un outil d’analyse sociale, plutôt qu’un espace de divertissement ou de prise de position spectaculaire.
Son œuvre contribue à structurer un théâtre libanais contemporain attentif aux mutations sociales et aux transformations des rapports interpersonnels. En maintenant une distance critique à l’égard des formes de théâtralité dominantes, elle participe à la construction d’un espace artistique fondé sur la réflexion, la responsabilité et la durée.
Bureau de Paris – PO4OR