Il existe, dans les marges invisibles de l’industrie cinématographique, des figures qui ne cherchent ni la lumière ni la reconnaissance immédiate, mais qui déplacent lentement les lignes de force d’un système. Linda Mutawi appartient à cette catégorie rare de productrices dont l’influence ne se mesure pas à la visibilité, mais à la capacité de reconfigurer les circuits de circulation des récits. Là où d’autres produisent des films, elle produit des conditions. Là où certains cherchent à exister dans le système, elle agit sur ses logiques internes.
Son parcours s’inscrit d’emblée dans une tension géographique et symbolique entre la Jordanie, l’Europe et les espaces transnationaux de la production indépendante. Cette position n’est pas simplement biographique. Elle constitue le socle d’un positionnement stratégique. Mutawi ne se contente pas d’accompagner des projets. Elle intervient dans leur traduction culturelle et dans leur capacité à franchir les seuils implicites qui séparent un récit local d’un récit exportable.
Dans un contexte où le cinéma arabe reste souvent enfermé dans des catégories de réception prédéfinies, comme l’exotisation, la conflictualité ou le témoignage, son travail opère une inflexion plus discrète mais plus structurante. Il ne s’agit pas de représenter le monde arabe pour l’Europe, mais de repositionner le récit arabe comme sujet actif dans un espace de négociation esthétique et économique. Cette nuance est essentielle. Elle marque le passage d’un cinéma assigné à un cinéma qui négocie.
La création de structures comme Fikra s’inscrit dans cette logique. Plus qu’une simple entité de production, elle agit comme une plateforme de médiation entre des imaginaires et des systèmes. Ce type d’outil n’est pas neutre. Il permet de déplacer le centre de gravité du projet, de le sortir d’une dépendance unilatérale aux fonds européens tout en maintenant une compatibilité avec leurs critères. Autrement dit, Mutawi travaille dans un espace délicat où l’intégrité du récit doit coexister avec les exigences du marché.
Sa trajectoire institutionnelle renforce cette lecture. Son passage par des organismes comme la Royal Film Commission en Jordanie ou sa participation à des réseaux internationaux tels que EAVE ou PGA ne relèvent pas seulement d’une accumulation de compétences. Ils témoignent d’une immersion dans les architectures de décision de l’industrie. Comprendre ces structures, c’est comprendre où se fabriquent réellement les possibilités. Mutawi ne se situe pas à la périphérie du système. Elle en connaît les codes et les points de friction.
Mais c’est peut-être dans son approche du récit que se joue l’essentiel. En tant que story consultant, elle intervient en amont, au moment où le projet est encore malléable. Cette position est stratégique. Elle lui permet d’agir non pas sur le produit fini, mais sur sa genèse. Elle participe à la construction de récits capables de circuler sans se diluer, de s’adresser à des publics multiples sans perdre leur ancrage. Cette capacité à maintenir une tension entre universalité et spécificité constitue l’un des défis majeurs du cinéma transnational contemporain.
Contrairement à une lecture simpliste, cette démarche ne consiste pas à adapter les récits arabes à un goût européen. Elle consiste à reformuler les conditions de leur lisibilité. La différence est fondamentale. Adapter implique une concession. Reformuler implique une stratégie. Dans ce déplacement, Mutawi agit comme une traductrice au sens fort du terme. Elle ne simplifie pas, elle rend possible la complexité dans un autre contexte.
Cependant, cette position reste fragile. Elle s’inscrit dans une zone de tension permanente entre autonomie et dépendance. Le financement européen, bien qu’essentiel, impose des cadres narratifs implicites. La véritable question devient alors la suivante. Jusqu’où peut-on négocier sans céder. Le travail de Mutawi semble précisément se situer dans cet espace de négociation fine, où chaque projet devient un terrain d’équilibre.
Il faut également souligner que son influence ne relève pas d’une rupture spectaculaire. Elle ne s’inscrit pas dans une logique de manifeste ou de révolution esthétique visible. Son action est plus souterraine et plus progressive. Elle participe à une transformation lente des conditions de production et de circulation des récits arabes. Cette temporalité longue est souvent moins lisible, mais elle n’en est pas moins décisive.
Dans le paysage actuel dominé par des logiques de visibilité et de branding, cette forme d’influence peut sembler secondaire. Elle est en réalité fondamentale. Ce sont précisément ces acteurs intermédiaires qui déterminent quels récits émergent, comment ils sont façonnés et dans quelles conditions ils accèdent à l’international. En ce sens, Mutawi occupe une position nodale située à l’intersection entre création, stratégie et institution.
Pour autant, cette position n’a pas encore produit ce que l’on pourrait qualifier de moment de bascule. Aucun projet ne s’est imposé comme un point de rupture capable de redéfinir durablement les attentes vis-à-vis du cinéma arabe en Europe. Son travail relève davantage d’une consolidation que d’une transformation radicale. Il prépare le terrain, ouvre des voies, mais ne les impose pas encore comme des évidences.
C’est précisément là que réside son potentiel. Si une œuvre venait à cristalliser cette approche, un film capable de conjuguer exigence esthétique, complexité narrative et circulation internationale, alors la trajectoire de Mutawi pourrait basculer d’un rôle stratégique à une position véritablement structurante. Elle ne serait plus seulement une médiatrice, mais une figure de référence.
En l’état, Linda Mutawi incarne une figure de transition. Elle appartient à une génération qui ne cherche pas à opposer centre et périphérie, mais à redéfinir leurs relations. Son travail ne produit pas de rupture immédiate, mais il modifie les conditions dans lesquelles une rupture pourrait advenir. Dans un écosystème aussi contraint que celui du cinéma arabe contemporain, cette capacité à préparer le terrain est déjà une forme de pouvoir.
Ainsi, son importance ne doit pas être évaluée à l’aune de la visibilité, mais à celle de l’infrastructure invisible qu’elle contribue à construire. C’est souvent dans ces zones discrètes, loin des projecteurs, que se dessinent les transformations les plus durables. Linda Mutawi ne redéfinit pas encore le récit arabe en Europe comme une évidence. Elle travaille avec précision et constance à rendre cette redéfinition possible.
PO4OR-Bureau de Paris
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