






Chez Lionel Cecilio, le théâtre n’est pas seulement l’endroit où l’on joue. Il est peut-être cet espace rare où l’on accepte enfin de regarder l’être humain assez longtemps pour entendre ce qu’il ne dit pas.
Aujourd’hui, Lionel Cecilio monte sur scène presque seul.
Un homme, un texte, des personnages, une mémoire. Peu d’artifices entre lui et ceux qui le regardent.
Dans La Fleur au fusil, qu’il écrit et interprète sous la direction de Jean-Philippe Daguerre, il choisit cette forme particulièrement vulnérable du théâtre : le seul-en-scène. Le spectacle, créé autour du cinquantenaire de la Révolution des Œillets et aujourd’hui présenté à La Scène Parisienne, fait remonter une histoire collective à travers les souvenirs de Céleste, interrogée par son petit-fils.
Mais raconter l’Histoire ne semble être que la surface du geste.
Ce qui intéresse davantage Cecilio paraît se trouver ailleurs : dans ce que l’Histoire fait à l’être humain lorsqu’elle cesse d’être une date et devient un souvenir.
Il ne cherche alors plus seulement l’événement. Il cherche sa trace.
La peur qui demeure lorsque le danger a disparu. La liberté lorsque ceux qui en avaient été privés peuvent enfin la prononcer. Les souvenirs qui traversent les générations. Les choses que l’on croyait ensevelies et qui continuent pourtant de vivre silencieusement à l’intérieur de nous.
C’est peut-être là que commence véritablement son théâtre.
Faire vivre ce qui pourrait disparaître
Sur scène, Lionel Cecilio ne dispose pas de la distance confortable de l’écran.
Il faut être là.
Respirer avec le public. Accepter son silence. Sentir son attention se déplacer. Traverser plusieurs personnages sans pouvoir se réfugier derrière le montage ou une seconde prise.
Et cette exposition semble correspondre profondément à sa conception du métier. Des années auparavant, parlant du seul-en-scène, il évoquait déjà son attachement particulier à cette relation directe avec le public et surtout son besoin de dire ses propres mots.
Cette phrase éclaire rétrospectivement beaucoup de choses.
Car Cecilio aurait pu rester uniquement interprète.
Son parcours lui en donnait la possibilité. Le cinéma l’a conduit de Les Héritiers à Divertimento, de Coupez ! à Monsieur Aznavour, où il incarne Gilbert Bécaud. La télévision l’a fait circuler entre des univers différents.
Pourtant, parallèlement à cette carrière, quelque chose d’autre s’est construit.
Plus intime.
Plus risqué aussi.
Écrire.
Non pour abandonner l’acteur, mais peut-être pour lui donner quelque chose qu’aucun casting ne pouvait lui offrir : la possibilité de choisir lui-même la question qu’il allait porter sur scène.
Écrire lorsque jouer ne suffit plus
En remontant le parcours de Lionel Cecilio, un motif apparaît.
Avant La Fleur au fusil, il y avait déjà Voyage dans les mémoires d’un fou.
Et derrière ce titre se trouve presque une déclaration artistique.
Un homme se croit arrivé au terme de sa vie. Son corps l’oblige à s’arrêter tandis que le monde, lui, continue de courir. Il écrit. Il observe. Il se souvient.
Cecilio expliquait alors que l’immobilité de son personnage était symbolique : dans un monde qui va toujours plus vite, son personnage était contraint de s'arrêter et de regarder ce qui l'entourait.
Voilà peut-être l’une des clefs les plus profondes de son travail.
S’arrêter.
Un geste presque subversif dans une époque qui confond facilement mouvement et existence.
S’arrêter pour regarder.
S’arrêter pour comprendre.
S’arrêter suffisamment longtemps pour découvrir que derrière ce que nous appelons quotidien se cachent la solitude, l’absurde, le désir, la peur de disparaître, notre besoin d’être aimé et cette étrange conscience que le temps nous emporte pendant que nous essayons encore de comprendre ce que signifie vivre.
Ce n’est donc probablement pas un hasard si la mémoire revient aujourd’hui encore au centre de son écriture.
Entre Voyage dans les mémoires d’un fou et La Fleur au fusil, les récits ont changé.
La question demeure.
Que reste-t-il de nous lorsque le temps est passé ?
Ne pas donner de leçons
Il existe pourtant un piège lorsque l’artiste veut parler du monde : finir par l’expliquer.
Lionel Cecilio semble l’avoir rencontré très tôt.
Lorsqu’il travaillait sur Voyage dans les mémoires d’un fou, il a raconté avoir rejeté une première direction d’écriture parce qu’elle lui paraissait moralisatrice. Sa réaction fut radicale : de quel droit viendrait-il donner des leçons aux autres ?
Cette hésitation révèle beaucoup.
Car elle installe une frontière essentielle entre avoir quelque chose à dire et prétendre savoir à la place de celui qui écoute.
Cecilio choisit progressivement le récit.
La situation.
Le personnage.
L’émotion.
Il ne place plus nécessairement une réponse devant le spectateur. Il construit les conditions pour qu’une question apparaisse.
Et peut-être est-ce là que son théâtre acquiert sa dimension la plus humaine : il laisse au public sa liberté.
La sincérité avant l’intelligence
Il existe une autre phrase ancienne de Cecilio qui semble avoir traversé les années sans vieillir :
« Il ne faut pas chercher à être intelligent mais à être sincère. »
Elle pourrait presque servir de fil invisible à son parcours.
La sincérité artistique n’est pourtant pas la confession permanente de soi. Elle est parfois exactement l’inverse : trouver une fiction suffisamment juste pour pouvoir y déposer une vérité sans avoir besoin de l’expliquer.
C’est peut-être pour cette raison que Cecilio aime autant raconter.
Interrogé en 2017 sur sa relation aux textes et à la comédie, il répondait qu’en vieillissant il découvrait surtout en lui une passion pour raconter des histoires. Et il ajoutait une interrogation remarquable : raconter permet-il de fuir la vie réelle ou de l’analyser ? Il disait lui-même ne pas connaître la réponse.
Il serait dommage de résoudre aujourd’hui cette question à sa place.
Peut-être les deux.
Peut-être aucune.
Peut-être raconte-t-on précisément parce que certaines choses deviennent plus vraies lorsqu’on les confie à quelqu’un qui n’existe pas.
Avant la maîtrise, le besoin
Et lorsque l’on remonte encore plus loin, avant les films, avant les scènes parisiennes, avant cette écriture devenue plus consciente de ses thèmes, on retrouve déjà une intuition étonnamment proche.
Son premier texte s’appelait Monologue pour les vivants.
Il racontait un enfant atteint d’une maladie rare dont l’univers physique se rétrécissait tandis que son imaginaire grandissait.
Cecilio était alors très jeune. Il a raconté qu’une rencontre avec la comédienne Rebecca Stella, qui l’encouragea à écrire puis mit en scène ce premier spectacle, transforma quelque chose en lui : c’est à ce moment, dit-il, que son parcours devint concret et volontaire.
Relire aujourd’hui le sujet de ce premier texte est fascinant.
Parce que bien avant la maturité professionnelle apparaît déjà la tension qui traversera ses œuvres ultérieures :
un corps confronté à ses limites et un esprit qui refuse de s’y laisser enfermer.
Puis viendront d’autres textes, d’autres scènes, d’autres personnages.
La technique progressera. Le métier s’installera. Le cinéma entrera dans le parcours. La caméra imposera une autre économie du geste. Le théâtre lui demandera chaque soir de recommencer.
Mais quelque chose semble avoir résisté au temps.
Rester vivant à l’intérieur du métier
Une carrière artistique peut devenir une accumulation.
Des rôles. Des affiches. Des tournages. Des salles. Des dates.
Chez Lionel Cecilio, le parcours devient plus intéressant lorsqu’on cesse précisément de le compter.
Car derrière la continuité professionnelle apparaît progressivement une architecture intérieure.
L’enfant dont le monde se rétrécit mais dont l’imaginaire s’étend.
L’homme immobilisé qui, parce qu’il ne peut plus courir avec le monde, commence enfin à l’observer.
La femme âgée qui ouvre sa mémoire et fait ressurgir devant son petit-fils ce que le temps semblait avoir emporté.
Trois récits très différents.
Et pourtant, dans chacun, quelqu’un est arrêté devant l’existence et obligé de regarder plus profondément.
Voilà peut-être ce que Lionel Cecilio construit depuis le commencement sans avoir besoin d'en faire un manifeste.
Non pas une œuvre qui prétend définir l’être humain.
Une œuvre qui lui laisse suffisamment d’espace pour apparaître avec ses contradictions.
Fragile et drôle.
Lucide et aveugle.
Capable de perdre, de se souvenir, de recommencer.
Et lorsque la lumière s’éteint…
Aujourd’hui, Lionel Cecilio revient donc seul devant un public.
Mais il n’est plus réellement seul.
Il arrive accompagné de toutes ces années d’écriture, de personnages, de plateaux, de textes abandonnés, de rôles traversés, de questions auxquelles il a résisté à la tentation de donner une réponse définitive.
Et lorsqu’il entre dans la mémoire d’un autre, il ne semble pas chercher à disparaître.
Il cherche peut-être exactement l’inverse :
ce lieu mystérieux où l’histoire d’un seul être cesse soudain de lui appartenir et devient reconnaissable par tous.
C’est là que son métier rejoint quelque chose de plus profond que la performance.
Raconter pour retenir un instant ce qui disparaît.
Jouer pour éprouver ce que les mots seuls ne suffisent pas à transmettre.
Écrire pour donner une forme à ce qui, autrement, resterait silencieux.
Et revenir, soir après soir, vers cette énigme qui était peut-être déjà présente au commencement et qui semble encore nourrir son travail aujourd’hui :
qu’est-ce qu’être vivant, sinon traverser le temps en essayant de ne pas passer à côté de l’humain ?
PARIS



