Il arrive que certaines trajectoires culturelles se construisent loin des stratégies de visibilité et des rythmes imposés par l’actualité immédiate. Elles avancent autrement, dans une temporalité plus lente, attentive aux œuvres, aux textes et aux conditions de leur circulation. Le parcours de Lola Maupas relève de cette logique exigeante. À distance du commentaire instantané et de la polémique, son travail s’inscrit dans une démarche de recherche et de médiation critique, où l’analyse culturelle devient un outil pour interroger les récits dominants, leurs silences et leurs angles morts.
Franco-libanaise, Lola Maupas évolue dans un champ précis : celui de l’analyse des représentations du monde arabe, et plus particulièrement de la Palestine et du Liban, dans les productions culturelles, cinématographiques et littéraires. Ce positionnement ne relève pas d’un simple engagement discursif. Il procède d’un rapport méthodique aux archives, aux œuvres, aux textes, et à leur circulation dans l’espace public européen.
Ce qui distingue son travail tient d’abord à son refus de l’instantané. Là où l’actualité impose souvent une réaction rapide, parfois émotionnelle, Lola Maupas privilégie la contextualisation, la citation exacte, le retour aux sources. Son activité sur les réseaux sociaux, loin d’une logique d’influence, fonctionne comme une veille critique : signaler une émission, corriger une approximation, rappeler un fait documenté, remettre en perspective un récit médiatique. Ce geste, répété, construit une présence discrète mais structurante.
Le cinéma occupe une place centrale dans sa démarche. Non comme simple objet esthétique, mais comme archive politique et sociale. En s’intéressant au cinéma palestinien et libanais, elle interroge la manière dont des images produites sous contrainte – occupation, exil, guerre, censure – deviennent des formes de narration capables de traverser les frontières. Son travail de programmation et de présentation publique de films s’inscrit dans cette logique : faire exister des œuvres rarement montrées, souvent marginalisées, et les inscrire dans une histoire du cinéma mondial.
Cette attention portée aux œuvres rares, aux films de montage, aux archives militantes, n’est jamais dissociée d’une réflexion sur leur réception. Comment ces images sont-elles perçues en Europe ? À quelles résistances symboliques se heurtent-elles ? Quels récits dominants cherchent à les neutraliser ou à les folkloriser ? À ces questions, Lola Maupas répond non par la surenchère verbale, mais par l’analyse, la mise en relation des textes, des discours et des contextes de production.
Son intérêt pour la littérature procède de la même logique. Dans ses lectures et ses critiques, elle s’attarde sur les écritures arabes contemporaines, notamment libanaises, en français ou traduites de l’arabe. Là encore, il ne s’agit pas de recommander un livre pour son seul contenu narratif, mais d’en examiner la langue, les choix formels, les systèmes de représentation qu’il ouvre. Elle insiste sur les voix minorées, sur les récits intimes qui échappent aux grandes fresques historiques, sur les textes qui refusent de réduire une société à ses traumatismes.
Cette approche révèle une posture intellectuelle précise : refuser la hiérarchisation implicite entre culture « légitime » et culture dite périphérique. En cela, Lola Maupas agit comme une médiatrice culturelle au sens plein du terme. Elle ne parle pas « à la place de », mais travaille à rendre audibles des œuvres, des discours et des expériences que les circuits dominants tendent à invisibiliser.
Son rapport au Liban illustre cette tension entre proximité et distance critique. Les textes qu’elle partage, les notes manuscrites publiées, les fragments de journal de Beyrouth ne relèvent pas de la nostalgie ni de l’exotisme. Ils expriment au contraire une conscience aiguë de la fragilité des lieux, du poids de l’histoire, et de l’impossibilité de fixer une mémoire stable. Cette écriture fragmentaire, parfois introspective, dialogue avec son travail analytique : elle rappelle que toute recherche est aussi traversée par une expérience située.
Dans le débat public français, Lola Maupas occupe une position singulière. Elle ne cherche ni la confrontation spectaculaire ni l’effacement consensuel. Lorsqu’elle relève des désinformations, elle s’appuie sur des sources institutionnelles, des communiqués officiels, des citations vérifiées. Cette rigueur, souvent absente du débat médiatique, lui confère une crédibilité particulière auprès d’un public attentif aux faits plus qu’aux postures.
Il serait pourtant réducteur de lire son parcours uniquement à travers le prisme politique. Ce qui s’y joue est plus large : une réflexion sur le rôle de la culture comme espace de résistance symbolique, mais aussi comme lieu de complexité irréductible. À rebours des récits binaires, Lola Maupas insiste sur les zones grises, sur les contradictions, sur les récits qui ne se laissent pas absorber par une lecture unique.
Cette exigence explique sans doute pourquoi son travail s’inscrit dans la durée. Il ne répond pas aux cycles courts de l’actualité, mais à une nécessité intellectuelle : documenter, transmettre, relier. À travers ses interventions, ses sélections de films, ses lectures commentées, elle participe à la constitution d’un espace critique francophone attentif aux mondes arabes, sans les essentialiser ni les instrumentaliser.
Dans un paysage médiatique saturé d’opinions, la trajectoire de Lola Maupas rappelle la valeur d’une autre temporalité : celle de la recherche, de la lecture, de l’écoute. Une temporalité lente, parfois inconfortable, mais indispensable pour comprendre ce que les images et les textes disent réellement du monde contemporain.
C’est peut-être là que réside la cohérence profonde de son parcours : faire de la culture non un refuge, mais un outil de lucidité.
Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR