Dans le Liban contemporain, marqué par une crise systémique qui affecte durablement ses structures économiques, sociales et institutionnelles, la question du leadership ne peut plus être abordée sous l’angle du symbole ou de la représentation. Elle impose une lecture rigoureuse des pratiques, des effets et des conditions réelles d’action. C’est dans cette perspective analytique que le parcours de Madiha Raslan mérite d’être observé, non comme une trajectoire individuelle mise en avant pour sa visibilité, mais comme un modèle opératoire de leadership féminin, inscrit dans le réel et pensé à l’échelle des circulations contemporaines.
Ce qui distingue ce parcours tient d’abord à son refus implicite de la mise en scène héroïque. La leadership qui s’y déploie ne repose ni sur la posture ni sur l’incantation, mais sur la construction patiente de dispositifs concrets. Dans un environnement où l’effondrement des cadres classiques rend toute initiative précaire, l’action ne peut être que pragmatique, structurée, et fondée sur une compréhension fine des contraintes. Ici, entreprendre ne relève pas d’un idéal abstrait, mais d’un travail de médiation entre des ressources limitées, des besoins pressants et des perspectives de long terme.
L’entrepreneuriat, tel qu’il est défendu et pratiqué dans ce cadre, ne s’érige jamais en solution miracle aux crises libanaises. Il est envisagé comme un outil parmi d’autres, mais un outil stratégique, capable de créer des marges de manœuvre là où les politiques publiques se révèlent défaillantes. Cette approche confère au leadership une dimension fonctionnelle : il s’agit moins de représenter que d’organiser, moins de convaincre que de rendre possible. La création de réseaux, l’accompagnement des initiatives féminines et l’ouverture à des espaces de coopération transnationaux répondent à cette logique de structuration.
Ce modèle se caractérise également par sa capacité à articuler les échelles sans les confondre. Le local n’est jamais nié ni dépassé ; il constitue le point de départ et le cadre de référence. Les réalités économiques libanaises, avec leurs fragilités et leurs blocages, sont pleinement intégrées à la réflexion. Mais cette inscription locale ne se transforme pas en enfermement. L’ouverture vers l’Europe et vers l’espace régional MENA apparaît comme une nécessité stratégique, non comme un luxe symbolique. Elle permet d’élargir les horizons, d’accéder à des ressources, et de replacer les initiatives féminines libanaises dans des circuits économiques plus vastes.
Cette circulation internationale ne repose pas sur une logique d’exportation de modèles ou de discours. Elle s’inscrit dans une dynamique d’échange et d’adaptation. Le leadership qui s’y manifeste est attentif aux différences de contextes, aux asymétries de pouvoir et aux exigences normatives des espaces internationaux. Il s’agit de négocier des positions, de créer des ponts, et de rendre lisibles des réalités locales complexes sans les simplifier. Cette capacité de traduction, au sens politique et économique du terme, constitue l’un des aspects les plus significatifs de ce parcours.
La question du féminin, dans cette trajectoire, n’est jamais isolée comme un champ autonome. Elle est intégrée à une réflexion globale sur l’économie, la gouvernance et la production de valeur. Le leadership féminin n’est pas présenté comme une alternative morale, mais comme une compétence stratégique, capable de contribuer à la recomposition des écosystèmes économiques. Cette approche évite l’écueil du militantisme performatif et privilégie une lecture structurelle des inégalités, fondée sur l’accès aux ressources, à la formation et aux espaces de décision.
Sur le plan social, ce modèle de leadership s’inscrit dans une temporalité longue. Il ne promet ni transformations immédiates ni ruptures spectaculaires. Il travaille sur la durée, à travers la formation, le mentorat et l’accompagnement. Cette patience stratégique est essentielle dans un contexte où les trajectoires professionnelles sont souvent discontinues et fragilisées. Elle permet de penser l’émancipation économique des femmes non comme un événement, mais comme un processus cumulatif, fait de seuils franchis et de résistances surmontées.
D’un point de vue journalistique, l’intérêt de ce parcours réside précisément dans sa mesurabilité. L’impact ne se limite pas à des prises de parole ou à des engagements symboliques. Il se lit dans les réseaux constitués, dans la continuité des initiatives, et dans la capacité des femmes accompagnées à inscrire leurs projets dans le temps. Cette dimension évaluative confère au sujet une densité analytique rare, particulièrement pertinente pour une presse professionnelle soucieuse de dépasser les récits inspirants pour interroger les mécanismes de transformation sociale.
Il serait toutefois réducteur de présenter ce modèle comme exempt de limites. L’action dans un environnement aussi instable que le Liban reste soumise à des facteurs exogènes puissants, qu’il s’agisse des fluctuations économiques, des tensions politiques ou de la dépendance aux partenariats internationaux. La durabilité des initiatives demeure fragile, et le leadership lui-même doit composer avec des marges de manœuvre restreintes. Mais cette fragilité fait partie intégrante de l’analyse. Elle rappelle que toute pratique de leadership, aussi structurée soit-elle, reste inscrite dans des rapports de force qui la dépassent.
Ce qui se dessine à travers ce parcours, c’est une figure de la femme leader débarrassée de l’exceptionnalisme. Une actrice économique à part entière, inscrite dans des réseaux complexes, attentive aux contraintes, et capable de penser son action à plusieurs niveaux simultanément. Cette figure ne cherche ni la rupture frontale ni la reconnaissance immédiate. Elle privilégie la cohérence, la continuité et l’impact progressif.
Dans un contexte régional en pleine recomposition, où la place des femmes dans l’économie devient un enjeu central, ce modèle libanais offre une lecture nuancée et exigeante du leadership féminin. Il montre que l’articulation entre ancrage local, ouverture internationale et pragmatisme économique peut constituer une voie crédible, à condition d’accepter la lenteur, la complexité et l’évaluation permanente. C’est précisément cette combinaison qui confère à ce parcours sa valeur analytique et sa pertinence éditoriale, en phase avec une ligne culturelle et professionnelle attentive aux transformations profondes plutôt qu’aux récits de surface.
Ali Al Hussien
Paris -po4or