Dans les paysages palestiniens, voyager ne consiste jamais à se déplacer d’un point à un autre. C’est toujours entrer dans une stratification du temps, dans une géographie chargée de sens où chaque nom agit comme une archive vivante. Parmi ces noms, « Majdal » occupe une place singulière. Répété, disséminé, parfois effacé puis réaffirmé par la mémoire, il constitue l’un des fils les plus discrets et les plus puissants de la cartographie culturelle palestinienne.

Majdal n’est pas un nom anodin. Issu d’une racine sémitique ancienne signifiant la tour, le promontoire ou la forteresse, il désigne à l’origine un point élevé, un lieu de veille et de protection. Cette dimension n’est pas seulement architecturale ; elle est profondément symbolique. Le Majdal est un espace d’observation, un seuil entre le dedans et le dehors, entre la terre habitée et l’horizon ouvert. C’est précisément ce rôle qui explique la multiplication de ce nom à travers la Palestine historique, où les chercheurs recensent au moins douze sites distincts portant cette appellation.

Du littoral aux collines intérieures, les différents Majdal composent une géographie discontinue mais cohérente. Ils racontent une Palestine attentive à son environnement, structurée autour de points de contrôle naturels, de villages organisés autour de l’agriculture, du commerce ou de la défense. Pour le voyageur contemporain, cette constellation offre une lecture alternative du territoire, loin des itinéraires touristiques classiques. Elle propose une exploration lente, presque méditative, où le paysage dialogue avec la langue et l’histoire.

Majdal ‘Asqalân, sur la côte, en est l’exemple le plus connu. Ancienne ville prospère, elle fut longtemps un centre de production textile et un carrefour commercial reliant la Méditerranée à l’arrière-pays. Aujourd’hui, bien que profondément transformée, son nom continue de circuler dans les récits familiaux, les archives et la mémoire collective. Le visiter, même indirectement, c’est comprendre comment une ville peut survivre à sa disparition physique par la persistance de son nom.

À l’intérieur des terres, Majdal Bani Fadil, perché sur les hauteurs, offre un autre visage. Ici, le nom épouse la topographie : il dit l’altitude, la proximité avec la terre cultivée, la relation directe entre le village et son environnement. Le tourisme culturel y prend une dimension presque anthropologique : observer les formes de l’habitat, les tracés agricoles, les chemins anciens, c’est accéder à une intelligence du lieu forgée par des générations.

Ce qui rend l’expérience Majdal particulièrement précieuse pour le tourisme culturel, c’est sa capacité à relier la Palestine à un espace régional plus large. Le nom se retrouve au-delà des frontières politiques actuelles : Majdal Shams sur les hauteurs du Golan, Majdal ‘Anjar au Liban. Cette circulation toponymique révèle une continuité historique et culturelle levantine, où les noms précèdent les frontières et résistent à leur rigidité. Pour le visiteur averti, cette récurrence ouvre une lecture transnationale du paysage, rappelant que le voyage est aussi un exercice de comparaison et de mise en relation.

Mais en Palestine, Majdal acquiert une charge supplémentaire. Après 1948, plusieurs sites portant ce nom ont été détruits, vidés de leurs habitants ou rebaptisés. Pourtant, le nom n’a jamais totalement disparu. Il s’est déplacé dans la parole, dans les chansons, dans les récits transmis. Cette persistance transforme Majdal en un marqueur de résistance culturelle. Le tourisme, lorsqu’il s’appuie sur cette dimension, cesse d’être une consommation du lieu pour devenir un acte de reconnaissance.

Dans cette perspective, visiter Majdal ne signifie pas seulement voir, mais comprendre. Comprendre comment un nom structure la relation à l’espace, comment il encode des fonctions sociales, économiques et symboliques. Comprendre aussi que la toponymie est une forme de patrimoine immatériel, aussi essentielle que les pierres ou les monuments. Le tourisme culturel palestinien gagne alors en profondeur : il devient une traversée des significations, une écoute attentive de ce que le territoire murmure.

Majdal incarne ainsi une autre idée du voyage. Un voyage où l’on accepte de ralentir, de lire les paysages comme des textes, d’entendre les silences laissés par l’histoire. Un voyage qui ne cherche pas l’exotisme, mais la densité. Dans un monde où le tourisme tend souvent à lisser les différences, Majdal rappelle que certains lieux exigent du visiteur une posture éthique : celle de l’attention et du respect.

À travers ses multiples incarnations, Majdal apparaît comme une métaphore de la Palestine elle-même. Une terre élevée par sa mémoire, fragmentée mais cohérente, marquée par l’épreuve mais toujours debout. Comme la tour dont il porte le nom, Majdal continue de veiller. Il observe le passage du temps, les mutations du paysage, les tentatives d’effacement. Et il demeure, discret mais intact, dans la langue et dans l’esprit de ceux qui savent regarder.

Redonner place à Majdal dans les récits touristiques contemporains, c’est donc faire un choix éditorial fort. C’est affirmer que le tourisme peut être un outil de transmission culturelle, un espace de dialogue entre le visiteur et l’histoire profonde du lieu. En Palestine, plus qu’ailleurs, les noms sont des clés. Et Majdal est l’une des plus précieuses : une clé pour comprendre la terre, la mémoire et la persistance d’un peuple à travers son paysage.

Bureau de Beyrouth