Dans certaines trajectoires artistiques, la véritable singularité ne réside pas dans l’abondance des œuvres, mais dans la nature du regard que l’artiste entretient avec le cinéma lui-même. Mariam Al Ferjani appartient à cette génération rare de comédiennes pour lesquelles la présence à l’écran ne constitue pas simplement une performance, mais une manière d’habiter la fiction comme un espace de vérité.
Née dans un contexte culturel où la jeune génération de cinéastes tunisiens tente de redéfinir les frontières de l’image arabe contemporaine, elle apparaît très tôt comme une actrice dont l’énergie dépasse le cadre classique du jeu. Son parcours se situe à l’intersection de plusieurs territoires : la Tunisie, l’Italie, l’espace des festivals internationaux et, plus largement, cette nouvelle géographie du cinéma indépendant qui circule entre les cultures.
Sa formation à la Civica Scuola di Cinema Luchino Visconti à Milan marque un moment déterminant. Là où beaucoup d’acteurs se construisent uniquement à partir de la pratique du plateau, Mariam Al Ferjani développe une relation plus organique au langage cinématographique. L’étude de la mise en scène, de l’image et du récit nourrit progressivement une approche du jeu où la conscience du cadre devient presque aussi importante que l’émotion elle-même.
Mais c’est avec le film La Belle et la Meute (2017) de Kaouther Ben Hania que son nom apparaît avec force dans le paysage international. Présenté dans la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes, le film s’impose immédiatement comme l’une des œuvres les plus marquantes du cinéma tunisien contemporain. Construit autour de longs plans-séquences qui suivent la dérive nocturne d’une jeune femme victime de violence policière, le film exige une intensité psychologique rare.
Dans ce dispositif cinématographique extrêmement exigeant, Mariam Al Ferjani ne joue pas simplement un rôle. Elle devient le centre émotionnel d’un film qui repose presque entièrement sur la continuité de sa présence. La caméra ne lui offre aucun refuge : elle l’accompagne dans chaque déplacement, chaque silence, chaque respiration. Cette exposition totale révèle une qualité essentielle de son jeu — une capacité à transformer la vulnérabilité en puissance dramatique.
Ce moment fondateur aurait pu la conduire vers une carrière purement centrée sur le jeu d’actrice. Pourtant, ce qui distingue véritablement son parcours est le mouvement qui suit ce succès. Plutôt que de se limiter à la visibilité offerte par le film, elle choisit d’élargir son rapport au cinéma. L’actrice devient progressivement auteure et réalisatrice, explorant une autre dimension de la création.
Le court métrage Omertà (2018), qu’elle co-réalise et écrit, témoigne de ce déplacement. Le passage derrière la caméra n’est pas un simple prolongement de carrière, mais l’expression d’une volonté de comprendre le cinéma de l’intérieur. Il révèle une artiste qui ne se contente pas d’interpréter les récits, mais qui cherche à en façonner la structure.
Au fil des années, son parcours s’inscrit dans cette zone particulière où se rencontrent le cinéma d’auteur, l’expérimentation narrative et les circuits internationaux de festivals. Des projets comme Omayma – La orme del tempo (2023) ou d’autres films courts auxquels elle participe prolongent cette exploration. Dans ces œuvres, l’image devient un terrain de recherche sur la mémoire, l’identité et la transformation intime des personnages.
Cette orientation artistique situe Mariam Al Ferjani dans une dynamique qui dépasse la simple carrière individuelle. Elle participe à l’émergence d’une génération de créateurs maghrébins qui travaillent entre plusieurs cultures visuelles. Le cinéma n’est plus seulement un miroir national : il devient un espace de circulation où les influences européennes, méditerranéennes et arabes se rencontrent.
Dans ce paysage, son visage à l’écran possède une qualité particulière. Il y a dans son jeu une tension constante entre douceur et gravité, entre fragilité et détermination. Cette dualité crée une présence magnétique : le spectateur ne regarde pas seulement une actrice, mais un personnage en train de se transformer sous ses yeux.
Son travail témoigne également d’une évolution plus large dans la représentation des femmes dans le cinéma arabe contemporain. Là où certaines figures féminines étaient longtemps enfermées dans des rôles symboliques ou secondaires, les personnages qu’elle incarne se situent au cœur du conflit narratif. Ils portent le poids des structures sociales, politiques et morales qui traversent leurs sociétés.
La trajectoire de Mariam Al Ferjani reste encore en devenir. Mais ce qui apparaît déjà avec clarté, c’est la cohérence de sa relation avec le cinéma. Elle n’appartient ni au modèle de la star médiatique ni à celui de l’actrice strictement institutionnelle. Elle se situe dans une zone plus subtile : celle des artistes qui construisent lentement une signature.
Dans cette perspective, chaque apparition à l’écran semble être moins une étape de carrière qu’une exploration. Chaque projet prolonge une question : comment le cinéma peut-il traduire la complexité humaine sans la simplifier ?
C’est peut-être là que réside la singularité profonde de Mariam Al Ferjani. Elle appartient à ces interprètes pour qui le jeu n’est pas une démonstration de talent mais une recherche. Une recherche sur le corps, la mémoire, la vérité des émotions.
Et dans un paysage cinématographique souvent dominé par la vitesse de la production et la logique de la visibilité immédiate, cette lente construction d’une présence artistique apparaît presque comme un geste de résistance.
Car certaines trajectoires n’ont pas besoin de multiplier les apparitions pour marquer durablement la mémoire du cinéma. Elles avancent avec patience, guidées par une conviction simple : l’image la plus forte est souvent celle qui naît du silence intérieur de l’artiste.
PO4OR-Bureau de Paris
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