Dans le paysage culturel arabe contemporain, certaines trajectoires s’imposent sans tapage, par la cohérence d’un geste et la constance d’un travail. Celle de Mariam Alhajeri appartient à cette catégorie exigeante. Ni posture médiatique ni simple présence numérique, son parcours se construit dans la durée, à l’intersection de la littérature et de la dramaturgie, là où l’écriture devient un outil de lecture du monde autant qu’un espace d’exploration de l’intime.

Dès ses premiers textes, Mariam Alhajeri affirme une relation sérieuse à la narration. Écrire, chez elle, ne relève pas d’un exercice décoratif ni d’une recherche d’effet. Il s’agit d’un engagement narratif où la fiction sert à sonder des zones sensibles de l’expérience humaine. Ses récits s’attachent moins à produire des réponses qu’à mettre en tension des questions. Celles de la culpabilité, du choix, de la responsabilité individuelle face aux normes sociales. Cette orientation confère à son œuvre une densité qui dépasse le cadre du divertissement.

Son entrée dans le champ littéraire avec le roman « Sâ’idat al Shaytân » marque un moment fondateur. L’ouvrage ne se contente pas de raconter une histoire. Il installe un climat. Une inquiétude sourde. Un malaise qui progresse à mesure que les personnages se révèlent. La romancière y explore les zones grises de la morale, refusant toute simplification. Le mal n’est jamais spectaculaire. Il est diffus, parfois banal, souvent enraciné dans des gestes ordinaires. Cette approche confère au roman une portée symbolique forte et explique l’écho qu’il rencontre auprès d’un lectorat en quête de récits capables de dire l’ambivalence du réel.

Cette exigence narrative se prolonge naturellement dans son travail de scénariste. En passant de la page au scénario, Mariam Alhajeri ne renonce pas à sa vision. Elle l’adapte. La série télévisée devient pour elle un espace de négociation entre la contrainte du format et la profondeur du propos. Des œuvres comme « Wa Ana Uhibbuka Ba’d », « I‘tirâf » ou « Hayâtî al Mithâliyya » témoignent de cette capacité à inscrire des problématiques complexes dans des récits accessibles sans les appauvrir.

Ce qui frappe dans son écriture dramatique, c’est la place accordée aux personnages féminins. Loin des figures stéréotypées, ses héroïnes sont traversées par des contradictions, des désirs inavoués, des failles assumées. Elles ne sont ni exemplaires ni victimes. Elles sont humaines. Ce choix esthétique et éthique participe à un renouvellement discret mais réel de la représentation des femmes dans la fiction télévisuelle arabe. Sans revendication militante explicite, son travail agit comme un déplacement du regard.

La force de Mariam Alhajeri réside également dans sa maîtrise du rythme narratif. Elle sait ménager des silences, laisser affleurer l’indicible, faire confiance à l’intelligence du lecteur ou du spectateur. Cette économie du discours contraste avec une tendance contemporaine à la surenchère explicative. Chez elle, le sens se construit dans l’intervalle. Dans ce qui n’est pas dit. Cette retenue donne à ses textes une profondeur particulière et renforce leur pouvoir de résonance.

Son inscription dans le paysage culturel ne se limite pas à la production de contenus. Mariam Alhajeri participe activement à la circulation des œuvres. Présente dans les salons du livre, engagée dans le dialogue avec ses lecteurs, elle incarne une figure d’autrice accessible mais rigoureuse. La rencontre avec le public n’est jamais un exercice de séduction. Elle s’inscrit dans une logique d’échange autour du texte, de ses enjeux et de ses zones d’ombre.

Cette posture s’exprime également dans sa relation aux réseaux sociaux. Loin d’une exposition permanente de soi, elle privilégie un usage mesuré, centré sur le travail et les livres. Cette distance volontaire contribue à préserver la crédibilité de son discours. Elle rappelle, par sa pratique, que l’écriture ne se confond pas avec la visibilité et que la reconnaissance durable se construit par la constance plutôt que par l’instantané.

Sur le plan stylistique, l’écriture de Mariam Alhajeri se distingue par une langue précise, tendue, attentive aux nuances psychologiques. La phrase est claire sans être plate. Les images surgissent sans surcharge. Cette sobriété formelle renforce l’efficacité de son propos. Elle permet au lecteur d’entrer dans le récit sans être écrasé par la démonstration. Là encore, le choix de la mesure témoigne d’une maturité littéraire affirmée.

L’un des enjeux centraux de son œuvre demeure la question du choix. Choisir d’aimer. Choisir de se taire. Choisir de transgresser. Ses personnages évoluent dans des contextes où chaque décision a un coût. Cette dramaturgie du choix confère à ses récits une dimension éthique profonde. Elle invite le lecteur ou le spectateur à s’interroger sur ses propres zones de compromis et de renoncement.

Dans un contexte culturel souvent polarisé entre productions élitistes et œuvres purement commerciales, Mariam Alhajeri occupe une position intermédiaire rare. Elle parvient à concilier exigence artistique et diffusion large. Cette capacité à dialoguer avec un public étendu sans céder sur la qualité du propos constitue l’un des atouts majeurs de son parcours.

Ce qui se dessine, au fil de ses œuvres, est moins une carrière qu’un projet. Un projet fondé sur la conviction que la fiction peut encore être un lieu de pensée. Un espace où les récits participent à la compréhension des tensions sociales, des conflits intimes et des transformations collectives. En ce sens, Mariam Alhajeri s’inscrit pleinement dans une génération d’autrices arabes qui redonnent à l’écriture sa fonction critique, sans renoncer à la puissance de l’émotion.

À l’heure où la vitesse de production tend à primer sur la profondeur, son travail rappelle la valeur du temps long. Celui de l’écriture. Celui de la maturation des thèmes. Celui de la fidélité à une vision. Cette constance confère à son œuvre une légitimité qui dépasse les effets de mode et inscrit son nom durablement dans le paysage culturel contemporain.

Mariam Alhajeri n’écrit pas pour occuper l’espace. Elle écrit pour l’habiter. Avec rigueur. Avec lucidité. Et avec cette discrète détermination qui caractérise les trajectoires appelées à durer.

Bureau de Paris – PO4OR