Dans le paysage du documentaire arabe et méditerranéen, le travail de Marianne Khoury occupe une place singulière, à la croisée de l’exigence historique, de la responsabilité culturelle et d’une vision profondément incarnée du cinéma comme outil de transmission. Avec Women Who Loved Cinema, la cinéaste ne signe pas seulement un film ; elle engage un véritable chantier de mémoire, mené sur le temps long, avec la rigueur d’une chercheuse et la sensibilité d’une autrice.
Selon ses propres mots, ce projet a nécessité trois années de recherche approfondie et près de 250 heures de tournage. Ces chiffres, loin d’être anecdotiques, disent beaucoup de la nature même de l’œuvre. Ils témoignent d’un refus de la simplification, d’une volonté assumée de ne pas céder à une narration rapide ou illustrative. Pour Marianne Khoury, faire ce film signifiait d’abord prendre le temps d’écouter, de fouiller les archives, de confronter les récits, et de recomposer patiemment un pan entier de l’histoire du cinéma égyptien resté longtemps fragmentaire.
Le point de départ du film repose sur une intuition forte : l’histoire officielle de la naissance du cinéma arabe a été racontée de manière incomplète. Non pas par oubli involontaire, mais par un mécanisme de sélection culturelle qui a relégué au second plan des figures pourtant fondatrices. En choisissant de consacrer un long travail à six femmes pionnières, Marianne Khoury ne cherche ni à réparer symboliquement une injustice ni à produire un discours militant. Elle s’inscrit dans une démarche plus exigeante : restituer les faits, replacer les trajectoires dans leur contexte, et laisser apparaître la portée réelle de ces engagements féminins.
La longue phase de recherche évoquée par la réalisatrice s’est construite comme une enquête à plusieurs niveaux. Il s’agissait de retrouver des archives dispersées, parfois incomplètes, de croiser des sources écrites avec des témoignages oraux, et de naviguer entre documents institutionnels et mémoires familiales. Ce travail préalable explique la densité du film et sa précision. Chaque information, chaque image, chaque séquence semble portée par le souci de justesse plutôt que par l’effet narratif. Le cinéma, ici, devient un espace de restitution méthodique.
Les 250 heures de tournage traduisent également une posture éthique. Marianne Khoury filme sans précipitation, laissant aux récits le temps de se déployer. Elle ne force jamais l’émotion, ne dramatise pas artificiellement les parcours. Cette abondance de matière permet au film final de conserver une respiration particulière, faite de silences, de retours en arrière, de nuances. Le montage, resserré mais jamais brutal, donne le sentiment que chaque choix est le résultat d’une longue maturation.
Ce qui distingue profondément ce documentaire, c’est la manière dont la réalisatrice relie l’histoire individuelle des protagonistes à une réflexion plus large sur la construction des récits culturels. Les femmes évoquées ne sont pas présentées comme des exceptions héroïques surgissant dans un monde figé, mais comme des actrices pleinement inscrites dans leur époque. Le film montre comment, dans une Égypte encore largement conservatrice, le cinéma a constitué un espace paradoxal de liberté. Un espace où l’image, la scène et la production devenaient des lieux de négociation sociale.
Marianne Khoury adopte une position claire : le cinéma ne naît pas seulement d’une industrie, mais d’une vision. En retraçant ces parcours féminins, elle met en évidence que les fondations du cinéma égyptien reposent autant sur des paris artistiques que sur des choix de société. Produire un film, apparaître à l’écran ou diriger un projet impliquait alors une prise de risque réelle, sociale autant que personnelle. Le film restitue cette dimension sans jamais la surligner, laissant au spectateur le soin d’en mesurer la portée.
Le temps long du projet est aussi un temps de fidélité. Fidélité à une méthode, à une éthique du documentaire, et à une conception du cinéma comme travail de fond. Dans un contexte médiatique souvent dominé par l’urgence et la fragmentation, Women Who Loved Cinema s’inscrit à contre-courant. Il rappelle que certaines œuvres nécessitent du temps pour exister, précisément parce qu’elles touchent à des strates profondes de la mémoire collective.
En définitive, le film de Marianne Khoury n’est pas seulement un retour sur le passé. Il agit comme un miroir tendu au présent. Il interroge la manière dont les sociétés racontent leur histoire culturelle, sélectionnent leurs figures de référence et construisent leurs héritages. En assumant pleinement les trois années de recherche et l’ampleur du tournage, la réalisatrice revendique une autre temporalité du cinéma : une temporalité lente, rigoureuse et profondément responsable.
À travers ce travail, Marianne Khoury affirme une conviction essentielle : le cinéma n’est pas seulement un art de l’instant, mais un outil de transmission durable. Un outil capable de redonner voix, forme et cohérence à des trajectoires longtemps restées dans l’ombre, et de rappeler que toute histoire du cinéma digne de ce nom commence par un regard honnête sur ses origines.
Bureau du Caire