À l’origine de certaines trajectoires, il n’y a ni volonté de visibilité ni stratégie de reconnaissance. Il y a un choix plus discret : celui de l’action continue, inscrite dans le réel, attentive aux équilibres humains et aux effets durables. Le parcours de May El Fakih se construit dans cet espace précis, là où l’engagement ne s’énonce pas comme un manifeste, mais se vérifie dans le temps, par la capacité à rassembler, à structurer et à maintenir un sens collectif malgré les fractures.

À Beyrouth, ville traversée par les fractures, les mémoires et les recommencements, elle a su inscrire un geste simple dans une ambition complexe : faire de la course à pied un langage commun, capable de dépasser les clivages et de retisser du lien là où tout semblait voué à la dispersion. En fondant la Beirut Marathon Association, May El Fakih n’a pas créé un simple événement sportif. Elle a posé les bases d’un espace civique durable, où le corps en mouvement devient une métaphore de la société en marche.

Dès les premières éditions, le Marathon de Beyrouth s’est distingué par son refus du spectaculaire vide. L’objectif n’a jamais été la performance pour elle-même, mais la participation, l’inclusion et la symbolique collective. Courir ensemble, dans une ville souvent assignée à la douleur ou au chaos, relevait d’un acte profondément politique au sens noble : affirmer la possibilité d’un vivre-ensemble par le geste partagé. Femmes, hommes, jeunes, personnes en situation de handicap, amateurs et athlètes confirmés : chacun trouve sa place dans une manifestation pensée comme un espace ouvert, non hiérarchisé.

Ce qui singularise le parcours de May El Fakih, c’est précisément cette capacité à penser la durée. Là où beaucoup d’initiatives s’épuisent dans l’événementiel, elle a bâti une institution. La Beirut Marathon Association s’est progressivement structurée comme une plateforme de projets, de partenariats et de programmes éducatifs. La course devient alors un outil : pour sensibiliser, pour former, pour soutenir des causes sociales et humanitaires, pour inscrire le sport dans une logique de responsabilité collective.

Dans un contexte régional et international marqué par la fragmentation, son approche se distingue par une sobriété stratégique. Elle ne revendique pas la paix comme un slogan, mais comme un processus. « Peacemaking is not a sprint but a marathon » : la formule, devenue emblématique, résume une philosophie entière. La paix n’est pas une déclaration, mais un effort continu, exigeant, parfois ingrat. Cette vision confère à son action une crédibilité rare, loin des discours incantatoires.

Sur le plan international, le Marathon de Beyrouth s’est imposé comme un rendez-vous reconnu, inscrit dans les calendriers mondiaux et soutenu par de nombreuses institutions. Cette reconnaissance ne relève pas d’une stratégie d’image, mais d’une cohérence de fond : professionnalisation des équipes, respect des standards, transparence organisationnelle, et articulation constante entre sport et engagement sociétal. À travers ces exigences, May El Fakih incarne une forme de leadership discret, fondé sur la méthode plutôt que sur la personnalisation.

Son rôle dépasse ainsi largement celui d’une organisatrice d’événements. Elle agit comme une médiatrice entre des mondes qui se croisent rarement : institutions publiques, organisations internationales, société civile, entreprises, athlètes et citoyens. Cette capacité à fédérer repose sur une autorité qui ne s’impose jamais frontalement, mais qui se construit dans la confiance, la clarté des objectifs et la continuité de l’action.

Dans le paysage libanais, où les figures publiques sont souvent happées par le bruit médiatique ou la polarisation politique, son positionnement apparaît singulier. Elle ne se place ni dans la contestation spectaculaire ni dans la neutralité passive. Son engagement est celui d’une citoyenne qui agit à partir du réel, en tenant compte des contraintes, sans renoncer à l’exigence éthique. Cette posture confère à son travail une dimension exemplaire, notamment pour les jeunes générations.

Le rôle des femmes dans l’espace public constitue également un axe essentiel de son parcours. Sans discours militant appuyé, May El Fakih a imposé, par les faits, une présence féminine forte dans un champ historiquement dominé par des logiques masculines. Elle le fait avec une élégance institutionnelle : en ouvrant des espaces, en valorisant les initiatives portées par des femmes, et en inscrivant l’égalité dans les structures mêmes de l’organisation.

À travers le Marathon, Beyrouth est donnée à voir autrement. Non comme une ville figée dans la catastrophe ou la nostalgie, mais comme un territoire de résistance quotidienne, capable d’accueillir, d’organiser et de rassembler. Cette narration alternative, profondément contemporaine, constitue l’un des apports majeurs de son travail. Elle redonne à la ville une lisibilité internationale fondée sur la vie, le mouvement et la persévérance.

Éditorialement, le portrait de May El Fakih s’impose par sa capacité à élargir le champ culturel. Il rappelle que la culture ne se limite pas aux arts ou aux discours, mais qu’elle s’incarne aussi dans des pratiques collectives, dans des rituels modernes, dans des événements qui fabriquent du commun. Son parcours permet ainsi de penser le sport comme un fait culturel total, à la croisée du social, du politique et de l’humain.

En définitive, May El Fakih ne court pas pour gagner une course. Elle court pour maintenir un espace de possible, pour inscrire la patience dans l’action et pour rappeler que certaines victoires ne se mesurent ni en chronomètres ni en trophées. Elles se mesurent au nombre de liens recréés, de regards déplacés et de sociétés qui, pas à pas, acceptent de se remettre en mouvement.

Bureau de Beyrouth