Il est des cinéastes qui racontent leur époque, et d’autres qui en captent la vibration souterraine, presque imperceptible. Mehdi Hmili appartient résolument à cette seconde catégorie. Mais chez lui, le regard cinématographique ne naît pas d’emblée de l’image. Il procède d’abord d’une parole. Avant la caméra, il y a la poésie : une écriture populaire tunisienne, nourrie par la langue de la rue, l’ironie politique et une conscience aiguë des fractures sociales. Cette parole, trop lucide pour se taire, l’a très tôt conduit à l’exil, faisant de la distance et du déplacement des éléments constitutifs de son rapport au monde.

Né dans un contexte tunisien marqué par les secousses de l’histoire récente, Mehdi Hmili n’a jamais fait de la révolution un décor spectaculaire. Il en a refusé l’imagerie facile comme la tentation du slogan. Là où certains ont filmé l’événement, lui a choisi d’en filmer l’onde de choc. Ce qui l’intéresse n’est pas l’instant de l’explosion, mais le temps d’après : celui où les certitudes se dissolvent, où les liens se reconfigurent, où l’individu se retrouve face à une liberté aussi vertigineuse que douloureuse.

C’est en France que cette parole trouve sa mise en forme. Diplômé d’une école française de cinéma, Mehdi Hmili poursuit et achève l’essentiel de sa formation cinématographique à Paris. Cette rigueur académique française n’atténue en rien la charge politique et poétique de son regard. Elle lui offre au contraire un cadre, une discipline du temps et du plan, un rapport exigeant à la durée. Le poète devient cinéaste sans renoncer à la densité de la langue.

Son œuvre s’inscrit dès lors dans une démarche profondément introspective. Le politique y est toujours présent, mais jamais frontal. Il traverse les récits comme une pression constante, invisible, qui pèse sur les relations humaines. Chez Hmili, la famille devient un microcosme du monde arabe contemporain : un espace de protection et de conflit, de transmission et de rupture. Les fractures historiques s’inscrivent dans les regards, les gestes retenus, les mots qui ne parviennent pas à se dire.

Après deux courts métrages en noir et blanc, Leila (2011) et Leila Badr (2012), cette écriture s’affirme avec force dans Streams. Le film suit une famille tunisienne confrontée aux transformations profondes de l’après-révolution. Plutôt qu’une lecture explicative, Hmili choisit l’immersion. La caméra observe la lente érosion des repères, l’usure des relations, la difficulté à se projeter. Diffusé internationalement, notamment sur Netflix, Streams prouve qu’un cinéma profondément ancré dans une réalité locale peut toucher un public global dès lors qu’il s’adresse à l’humain avant le contexte.

Avec Exile, Mehdi Hmili poursuit cette exploration des zones fragiles de l’existence. L’exil n’y est pas un motif spectaculaire, mais une fatigue, une lente dégradation du lien au monde. La nuit, omniprésente, enveloppe les corps dans une obscurité presque protectrice, tout en soulignant leur solitude. La lumière parcimonieuse, les cadres resserrés, les espaces urbains anonymes traduisent l’impossibilité d’échappée.

Ce qui distingue profondément Mehdi Hmili dans le paysage du cinéma arabe contemporain est son rapport au temps. Il refuse l’urgence, la narration accélérée, la surenchère dramatique. Ses films prennent le risque de la lenteur, de l’attente, parfois même de la répétition. Filmer lentement devient chez lui un geste éthique : redonner au réel son épaisseur, permettre au spectateur de ressentir plutôt que de consommer.

Derrière la sobriété apparente se cache pourtant une profonde empathie. Hmili filme toujours depuis l’intérieur. Il n’explique pas, il n’accuse pas, il accompagne. Ses personnages ne sont ni des symboles ni des figures allégoriques, mais des êtres traversés par le doute, la peur et l’espoir fragile d’un recommencement.

Formé en France, enraciné dans une mémoire tunisienne profonde, Mehdi Hmili incarne une figure essentielle d’un cinéma arabe contemporain qui refuse les assignations. Ni militant au sens classique, ni esthète détaché du réel, il occupe une position intermédiaire, exigeante, où la forme devient un outil de pensée. Son cinéma ne propose pas de réponses. Il ouvre des espaces de mémoire, de questionnement et de responsabilité.

Plus qu’un réalisateur, Mehdi Hmili apparaît aujourd’hui comme une conscience cinématographique : une voix discrète mais ferme, qui rappelle que le cinéma, lorsqu’il est pris au sérieux, peut encore être un lieu de résistance silencieuse face à l’oubli.


Bureau du Caire