Mireille Zoughaib Du regard à l’empreinte

PO4OR
18 févr. 2026
3 min de lecture

Il existe des trajectoires qui ne relèvent pas de la reconversion, mais de la réécriture. Des parcours où le changement de métier n’est qu’un symptôme visible d’un déplacement plus profond : celui du corps, du regard, et de la place occupée dans l’espace social. Le chemin de Mireille Zoughaib appartient à cette catégorie rare. Non parce qu’elle a quitté un uniforme pour un autre, mais parce qu’elle a déplacé la scène elle-même.

Pendant des années, son corps a circulé dans les couloirs feutrés de l’aviation civile. Un espace parfaitement chorégraphié, normé, où chaque geste est codifié, chaque sourire calibré, chaque présence féminine intégrée dans une économie de l’image et du service. La cabine aérienne n’est pas seulement un lieu de travail : c’est un théâtre mobile de représentation sociale, où le corps féminin est visible, maîtrisé, mais rarement souverain.

Quitter cet espace n’était pas un refus spectaculaire. Ce fut un glissement. Un déplacement vers un territoire moins visible mais plus dense : le mur, le chantier, la matière. Là où le geste n’est plus décoratif mais structurel. Là où la trace laissée ne s’efface pas à l’atterrissage.

Entrer dans le monde de la peinture murale et du bâtiment n’a rien d’anodin pour une femme au Liban. Il s’agit d’un espace historiquement masculin, non seulement par la force physique qu’on lui associe, mais par la symbolique qu’il charrie : celle du bâti, du durable, de ce qui tient. En y entrant, Mireille ne cherche pas à “prouver” sa place. Elle l’occupe. Et ce simple fait produit une dissonance.

Son geste n’est pas performatif. Il est répétitif, précis, parfois ingrat. Préparer une surface, décaper, enduire, attendre, recommencer. Le temps long de la matière remplace le temps suspendu du vol. Ici, le corps n’est plus regardé : il travaille. Il se fatigue. Il transforme.

Ce basculement modifie la narration elle-même. Dans ses vidéos, ses interventions, ses ateliers, il ne s’agit jamais d’exploits. Il s’agit d’apprentissage. De transmission. De pédagogie. La peinture devient un langage accessible, une porte d’entrée vers l’autonomie matérielle. Non pas “faire beau”, mais faire juste. Faire solide.

Ce qui frappe, c’est la manière dont cette pratique reconfigure l’image de la féminité sans jamais la théoriser. Aucune déclaration idéologique frontale. Aucun slogan. Juste un corps féminin en combinaison de travail, dans un espace où il n’était pas attendu, accomplissant des gestes qu’on n’avait pas l’habitude de lui confier. Et cette image, répétée, normalisée, devient politique.

Car l’espace public ne se redéfinit pas uniquement par les discours, mais par les usages. Par qui y travaille. Qui y laisse des traces. Qui y enseigne. En investissant le mur, Mireille investit une forme de souveraineté silencieuse : celle de la main qui façonne l’environnement.

Son parcours touche aussi à une question plus large : celle du rapport entre visibilité et valeur. Dans l’aviation, la visibilité est maximale mais la trace est minimale. Dans le bâtiment, c’est l’inverse. Le travail demeure, même quand le corps s’absente. Cette inversion dit quelque chose d’essentiel sur la reconnaissance, sur ce qui reste, sur ce qui compte.

Il ne s’agit pas d’une opposition simpliste entre deux mondes. Mais d’un déplacement de centre de gravité. Du regard vers le geste. De l’apparence vers la compétence. De la mobilité spectaculaire vers l’ancrage.

À travers ses formations, ses interventions dans les écoles, ses collaborations, Mireille transforme la peinture en outil d’émancipation concrète. Elle ne promet pas une liberté abstraite, mais une autonomie praticable. Savoir réparer, savoir transformer, savoir décider de son espace. C’est là que son travail rejoint une réflexion plus large sur la citoyenneté, le genre et le droit à l’action.

Ce portrait n’est pas celui d’une héroïne. C’est celui d’une femme qui a déplacé la frontière de ce qu’on attend d’elle. Et qui, ce faisant, a ouvert une brèche où d’autres peuvent passer.

Dans un monde saturé d’images, son geste rappelle une chose essentielle : ce qui transforme vraiment le paysage, ce ne sont pas toujours les visages les plus visibles, mais les mains qui travaillent hors champ.

Bureau de Paris – PO4OR

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