La trajectoire de Mohammad Bozorgi ne s’inscrit pas dans une logique stylistique identifiable, ni dans la continuité rassurante d’une tradition préservée. Elle procède d’un déplacement plus radical : celui qui consiste à retirer à la lettre sa fonction de signe pour en révéler la capacité structurelle. Dans son travail, la calligraphie cesse d’être un art du message ou de la citation pour devenir un dispositif actif, un système formel capable d’occuper l’espace, de générer du volume et d’interagir avec des environnements aussi bien architecturaux que technologiques. Ce glissement silencieux, mais décisif, situe d’emblée son œuvre hors des catégories usuelles, à la croisée d’un héritage oriental rigoureux et d’une pensée contemporaine globalisée.
Formé dans la tradition exigeante de la calligraphie iranienne, Bozorgi n’en fait jamais un socle intouchable. Loin de sacraliser la lettre comme une relique patrimoniale, il en interroge les conditions mêmes d’existence. Le signe, chez lui, n’est pas convoqué pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il permet. Il devient une unité plastique, soumise à des forces de torsion, de répétition et de déploiement, comparable à une cellule architecturale ou à un module algorithmique. Ce qui se joue ici n’est pas une modernisation formelle de la calligraphie, mais une requalification de son statut.
Ce déplacement inscrit immédiatement son travail dans un espace de tension féconde entre Orient et Occident. L’Orient n’y apparaît jamais comme une identité revendiquée ou un motif décoratif, mais comme une grammaire profonde : celle du rythme, de la continuité, de la densité méditative. L’Occident, quant à lui, n’est ni un modèle à imiter ni une instance de validation symbolique ; il constitue un champ d’expérimentation, un territoire de confrontation où la calligraphie est mise à l’épreuve de nouveaux usages, de nouvelles technologies et de nouveaux cadres de réception.
L’un des aspects les plus structurants de l’œuvre de Bozorgi réside dans sa capacité à faire migrer la calligraphie hors de son support historique. La surface plane n’est plus qu’un point de départ. Très tôt, la lettre se détache du papier pour investir la troisième dimension : sculptures calligraphiques, installations murales, environnements immersifs, projets architecturaux conceptuels. Le signe devient volume, masse, circulation. Il ne se donne plus à lire frontalement ; il s’impose comme une expérience spatiale, impliquant le corps du spectateur.
Cette logique se prolonge de manière particulièrement cohérente dans ses projets transdisciplinaires. Qu’il s’agisse d’intégrations calligraphiques dans des espaces hôteliers, de concepts architecturaux où la façade elle-même devient écriture, ou encore de propositions relevant du design automobile de luxe, Bozorgi ne procède jamais par application décorative. Il injecte la logique calligraphique au cœur même de la structure, jusqu’à ce que l’objet adopte un nouveau régime formel. La calligraphie cesse alors d’être un ornement ; elle devient un principe générateur.
Ce positionnement le distingue nettement de nombreuses démarches contemporaines qui se contentent de déplacer des motifs orientaux dans des contextes occidentaux. Chez Bozorgi, il n’y a ni citation ni folklore. Il y a un transfert de méthode. La calligraphie est envisagée comme un système de pensée visuelle capable d’organiser l’espace, de structurer le mouvement et de dialoguer avec des contraintes fonctionnelles. C’est cette capacité à produire de la cohérence au-delà du champ strictement artistique qui confère à son travail une portée singulière.
Son recours à la réalité virtuelle constitue, à cet égard, un tournant emblématique. Loin de relever d’un simple effet technologique, la VR s’inscrit dans une continuité logique de sa recherche. La lettre, déjà affranchie du texte et du support matériel, se libère ici du monde physique pour devenir environnement immersif. Dans ces espaces numériques, la calligraphie n’est plus un objet contemplé, mais un milieu traversé. Elle engage le corps, le mouvement, la temporalité. Le geste calligraphique, loin d’être effacé par la technologie, y est au contraire amplifié et rendu perceptible dans toute sa dimension performative.
Ce dialogue entre tradition gestuelle et dispositifs immersifs place Bozorgi au cœur des questionnements contemporains sur la relation entre corps et technologie. La rigueur intérieure héritée de la calligraphie orientale rencontre ici les outils les plus avancés de la création occidentale. Il en résulte une pratique qui échappe aux oppositions simplistes entre ancien et moderne, manuel et numérique, spirituel et technologique. Son œuvre se déploie dans un espace tiers, où ces catégories cessent d’être antagonistes.
Sur le plan institutionnel et économique, le parcours de Bozorgi témoigne d’une reconnaissance internationale stable et construite dans la durée. Sa présence dans des collections publiques et privées, ses expositions dans des galeries de référence, ainsi que ses résultats réguliers dans les grandes maisons de vente internationales attestent d’une œuvre lisible et cohérente à l’échelle globale. Cette reconnaissance ne repose pas sur une exotisation de son héritage, mais sur la solidité conceptuelle et la transversalité de sa démarche.
Dans un contexte où de nombreuses pratiques issues du monde oriental sont encore trop souvent assignées à une lecture identitaire, le travail de Bozorgi opère un déplacement salutaire. Il ne cherche pas à représenter l’Orient, mais à activer les structures profondes qui le traversent. Ce choix lui permet d’interroger des problématiques universelles : la relation entre signe et espace, entre mémoire et innovation, entre geste et technologie. Son œuvre ne se situe pas dans une logique de traduction culturelle, mais dans une dynamique de transformation.
Ainsi compris, le parcours de Mohammad Bozorgi participe d’un mouvement plus large de redéfinition des frontières de l’art contemporain. Il démontre que la calligraphie, loin d’être un art du passé, peut devenir un laboratoire avancé pour penser les formes à venir. En faisant dialoguer la densité spirituelle de l’Orient avec les outils conceptuels et technologiques de l’Occident, il construit un champ de recherche où la lettre retrouve sa fonction première : celle de relier.
Ce qui se joue, au fond, dans son œuvre, n’est pas la survie d’une tradition, mais sa métamorphose. La lettre n’y conserve pas sa forme figée ; elle conserve sa capacité à structurer le monde. Relier le geste à l’espace, le passé au futur, l’intime au collectif. En ce sens, le travail de Bozorgi ne relève pas de l’exception isolée, mais du symptôme d’un déplacement profond des lignes culturelles contemporaines, où Orient et Occident cessent d’être des pôles opposés pour devenir des forces actives au sein d’un même champ de pensée visuelle.
Rédaction : Bureau de Paris