Certaines voix s’installent dans le quotidien sans jamais s’imposer. Elles accompagnent, elles rassurent, elles créent un lien discret mais durable avec ceux qui les écoutent. La voix de Mona Dhouaibeh appartient à cette catégorie rare, où la parole radiophonique dépasse la simple transmission de l’information pour devenir une présence sensible, inscrite dans le temps et dans la mémoire collective.
Depuis Paris, ville-monde et carrefour symbolique entre cultures, Mona Dhouaibeh a façonné un rapport singulier à l’antenne. Son timbre, immédiatement reconnaissable, s’est imposé comme un espace de continuité pour des auditeurs arabophones dispersés géographiquement, souvent pris entre plusieurs appartenances, plusieurs temporalités, plusieurs récits. Dans un paysage médiatique marqué par l’accélération, la fragmentation et la recherche constante de l’effet, elle a choisi une autre voie : celle de la constance, de la précision et de la chaleur maîtrisée.
Ce qui distingue fondamentalement son travail tient à la place qu’elle accorde à la parole. Chez elle, la voix n’est jamais un simple vecteur. Elle est un outil de médiation, un lieu de passage entre l’événement et l’auditeur, entre le fait brut et sa résonance humaine. Cette approche confère à son travail une dimension presque artisanale : chaque intervention semble pensée, posée, calibrée pour respecter à la fois l’information et celui qui la reçoit.
À Paris, où l’espace médiatique arabe se construit souvent dans l’entre-deux — ni totalement local, ni complètement détaché des réalités du monde arabe — Mona Dhouaibeh a su trouver une posture d’équilibre. Elle n’incarne ni l’exotisation du discours arabe, ni sa dilution dans une neutralité abstraite. Son positionnement repose sur une compréhension fine des contextes, des sensibilités et des attentes d’un public pluriel, parfois traversé par le sentiment de distance, parfois par celui de l’urgence.
Son rapport au temps est également révélateur. Là où nombre de formats privilégient l’instantané, la réaction immédiate et la saturation de contenus, elle inscrit sa pratique dans une temporalité plus longue. Une temporalité de fidélité. Fidélité au langage, fidélité à une certaine éthique professionnelle, fidélité aussi à l’auditeur, considéré non comme un simple chiffre d’audience, mais comme un interlocuteur à part entière. Cette constance a forgé une mémoire auditive collective : pour beaucoup, sa voix accompagne des moments de transition, des débuts de journée, des trajets, des périodes de solitude ou de réflexion.
Il serait réducteur de limiter son rôle à celui d’une animatrice ou d’une présentatrice. Son travail s’apparente davantage à celui d’une passeuse. Passeuse de récits, de nuances, de contextes souvent absents des narrations rapides. Elle sait donner de l’épaisseur aux sujets sans jamais tomber dans l’emphase. Son ton reste mesuré, précis, porté par une élégance naturelle qui refuse le spectaculaire. Cette sobriété est, paradoxalement, l’un de ses marqueurs les plus forts.
Dans un univers médiatique où l’image tend à dominer, où la visibilité passe de plus en plus par la mise en scène de soi, Mona Dhouaibeh incarne une autre forme de présence. Une présence fondée sur l’écoute, la voix et la relation invisible mais durable avec l’auditeur. Ce choix n’est ni anodin ni neutre. Il traduit une conception exigeante du métier, où l’essentiel ne se joue pas dans l’exposition personnelle, mais dans la qualité du lien créé.
Son ancrage parisien joue ici un rôle central. Paris n’est pas seulement un lieu d’émission ; c’est un espace symbolique, chargé d’histoire politique, culturelle et médiatique. En parlant depuis cette ville, elle inscrit sa parole dans une géographie qui résonne fortement pour le monde arabe, à la fois comme centre d’influence, lieu d’exil, et plateforme de dialogue. Elle exploite cette position sans jamais en faire un argument de prestige, mais comme un point d’observation privilégié.
Ce regard, à la fois proche et distancié, lui permet d’aborder les sujets avec une lucidité particulière. Elle sait éviter les simplifications, résister aux récits binaires, et restituer la complexité des situations sans perdre l’auditeur. Cette capacité à maintenir un niveau d’exigence élevé tout en restant accessible est l’une des clés de sa légitimité.
Au fil des années, Mona Dhouaibeh a ainsi construit bien plus qu’une carrière : elle a établi une relation de confiance. Une relation fondée sur la régularité, la crédibilité et une forme de douceur qui n’exclut jamais la rigueur. Sa voix n’impose pas ; elle accompagne. Elle ne domine pas le discours ; elle l’ouvre.
Dans un contexte où le paysage médiatique arabe, en Europe comme ailleurs, est soumis à de fortes tensions — politiques, économiques, identitaires — cette posture prend une valeur particulière. Elle rappelle que le journalisme et la radio peuvent encore être des espaces de respiration, de réflexion et de lien, à condition d’en accepter l’exigence.
Le portrait de Mona Dhouaibeh est ainsi celui d’une voix devenue repère. Une voix qui, depuis Paris, continue de tisser un fil invisible avec le monde arabe. Un fil fait de mots justes, de silences assumés et d’une présence constante. À l’heure où tant de discours s’épuisent dans l’excès, elle incarne la force tranquille d’une parole qui dure.
— Bureau de Paris