Mostafa Heravi n’appartient pas à la catégorie des artistes qui produisent pour l’instant. Son œuvre s’inscrit dans le temps long, celui de la mémoire, de l’histoire et de la responsabilité du regard. Cinéaste, photographe et artiste visuel formé à l’Académie Gerrit Rietveld d’Amsterdam, il a construit, depuis près de deux décennies, une trajectoire rigoureuse où l’image n’est jamais décorative, mais toujours pensée comme un acte critique.
Né en 1974 à Mashhad, en Iran, dans un environnement conservateur et religieux, Mostafa Heravi grandit au contact du dessin, de la calligraphie et de la récitation du Coran. Très tôt, la question de la forme et du sens s’impose à lui comme un espace de tension. La création devient un lieu possible de liberté intérieure, avant même d’être un langage public. Ce socle culturel et spirituel irrigue encore aujourd’hui son travail, non sous la forme d’un héritage figé, mais comme une matière constamment interrogée.
Son parcours artistique prend une dimension décisive lorsqu’il s’installe aux Pays-Bas au début des années 2000. Loin de rompre avec son passé, cet exil transforme sa pratique. Il lui permet d’inscrire son regard dans un espace transnational, où l’Iran n’est plus seulement un territoire, mais une mémoire active, traversée par les questions de pouvoir, de censure, de corps et de voix. Le cinéma devient alors pour lui un outil d’analyse du réel, capable de dire ce qui ne peut être formulé frontalement.
Dès ses premiers courts métrages, Mostafa Heravi impose une écriture visuelle précise, épurée, attentive aux silences. Son film Dawn (2007), récompensé dans plusieurs festivals, pose déjà les bases de son univers : un monde en apparence ordinaire, traversé par des micro-ruptures qui révèlent les fractures profondes de la société. La caméra observe, ne juge pas, mais laisse affleurer l’absurde, la violence diffuse, l’isolement. Le spectateur n’est jamais guidé, mais confronté à sa propre lecture.
Parallèlement à son travail de réalisateur, Heravi développe une activité marquante comme directeur de la photographie et créateur de clips musicaux. Ses collaborations avec des figures majeures de la scène iranienne indépendante, souvent en exil, témoignent d’une même exigence formelle. L’image y devient un espace de résistance symbolique, capable de contourner la censure par la métaphore, l’allusion et la construction plastique. Ces œuvres, parfois jugées « inexploitables » par les médias traditionnels, ont néanmoins circulé largement et marqué durablement l’imaginaire collectif.
Son film Sansur (2023) constitue une étape importante dans son parcours. Loin de tout didactisme, le film explore les mécanismes de la censure non comme un simple dispositif politique, mais comme une structure mentale, intériorisée, presque invisible. Ici encore, Heravi privilégie la suggestion à l’illustration. Le cadre, le montage et la lumière participent d’une dramaturgie du non-dit, où l’absence devient une forme de présence oppressante.
En parallèle du cinéma, Mostafa Heravi mène un travail photographique reconnu, exposé aux États-Unis et aux Pays-Bas. Ses séries interrogent le rapport entre image médiatique, corps social et pouvoir. Il y intègre parfois des éléments de culture populaire ou de politique contemporaine, non pour provoquer, mais pour révéler la manière dont les images façonnent nos perceptions. Ce travail, à la frontière entre art visuel et document critique, prolonge sa réflexion sur la responsabilité de l’artiste face au réel.
Ces dernières années, Heravi a également exploré les potentialités de l’intelligence artificielle dans la création visuelle. Là encore, il ne s’agit pas pour lui d’un simple usage technologique. L’IA devient un outil conceptuel, un miroir des mécanismes de contrôle, de répétition et de déformation qui traversent nos sociétés. En hybridant images générées et références humaines, il interroge la notion même d’auteur, de vérité et de mémoire à l’ère numérique.
Ce qui distingue profondément Mostafa Heravi dans le paysage artistique contemporain, c’est sa capacité à relier l’intime et le politique sans jamais céder au slogan. Son œuvre ne revendique pas, elle expose. Elle ne moralise pas, elle met en tension. Le spectateur est invité à penser, non à adhérer. Cette posture, rare et exigeante, confère à son travail une portée universelle qui dépasse largement le contexte iranien.
À travers le cinéma, la photographie et les images hybrides, Mostafa Heravi construit une œuvre cohérente, traversée par une même question : comment représenter un monde contraint sans le réduire à sa violence ? Comment faire de l’image un espace de liberté sans la vider de sa responsabilité ? Ces interrogations, au cœur de son travail, font de lui une figure essentielle de la création visuelle contemporaine.
Son parcours rappelle que l’art, lorsqu’il est pensé dans la durée, peut devenir un véritable outil de compréhension du monde. Non pas un refuge, mais un lieu de confrontation lucide. En cela, Mostafa Heravi s’impose comme un artiste dont le travail mérite d’être lu, analysé et inscrit dans les grandes conversations culturelles de notre temps.
Ali Al Hussien
Paris