La trajectoire de Naïssam Jalal ne se comprend ni par l’accumulation des distinctions ni par la simple chronologie discographique. Elle s’inscrit dans une logique plus exigeante : celle d’un projet musical construit dans la durée, fondé sur une articulation rigoureuse entre héritage, recherche formelle et responsabilité artistique. Flûtiste, compositrice et cheffe de projets, Jalal développe depuis plus de quinze ans une œuvre qui interroge les conditions mêmes de la création musicale contemporaine, à l’intersection du jazz, des traditions arabes et des musiques improvisées.

Née à Paris en 1984, de parents d’origine syrienne, elle grandit dans un environnement où la pratique artistique n’est pas pensée comme un simple vecteur d’expression individuelle, mais comme un espace de transmission. Elle débute la flûte traversière dès l’enfance, avant d’emprunter un chemin de formation atypique qui la conduira très tôt hors des cadres institutionnels classiques. Après l’obtention de son certificat de fin d’études musicales, elle quitte le conservatoire à dix-sept ans, choisissant l’expérience du terrain et de la scène comme espace d’apprentissage à part entière.

Ce choix précoce n’est pas une rupture avec l’exigence technique ; il marque au contraire une volonté d’élargir le champ des possibles. Très jeune, elle s’engage dans des tournées et des collaborations internationales, notamment en Afrique de l’Ouest, où elle découvre des formes musicales fondées sur la répétition, la transe et le collectif. Ces expériences joueront un rôle structurant dans sa conception du rythme et du souffle, qu’elle ne cessera par la suite de retravailler.

Un tournant décisif intervient lorsqu’elle décide d’approfondir l’étude du nay, flûte traditionnelle du Proche-Orient. Cette décision la conduit au Grand Institut de musique arabe de Damas, puis au Caire, où elle se forme auprès de maîtres reconnus. Cette immersion dans les systèmes modaux arabes n’a rien d’un retour folklorique. Elle s’inscrit dans une démarche analytique : comprendre les logiques internes de ces répertoires pour mieux les confronter à d’autres langages musicaux.

La singularité de Naïssam Jalal tient précisément à cette capacité à éviter les assignations identitaires. Son travail ne cherche pas à illustrer une appartenance culturelle, ni à produire une synthèse décorative entre « Orient » et « Occident ». Il procède par déplacements successifs, en mettant en dialogue des traditions musicales distinctes sans jamais les réduire à des signes. Le jazz, chez elle, n’est ni un label ni une posture ; il constitue un espace de liberté structuré, un cadre de pensée dans lequel l’improvisation devient un outil de composition à part entière.

Cette approche trouve une expression particulièrement aboutie dans les projets qu’elle fonde et dirige. Avec Rhythms of Resistance, créé au début des années 2010, Jalal affirme une vision collective de la musique. Le groupe, loin d’être une simple formation instrumentale, fonctionne comme un laboratoire où se croisent des musiciens issus de différents horizons, réunis autour d’une interrogation commune sur le rôle du rythme et de la répétition dans les sociétés contemporaines. Les albums du projet témoignent d’un travail de composition précis, où chaque pièce est pensée comme une architecture sonore plutôt que comme une succession de solos.

Parallèlement, Jalal développe d’autres ensembles, tels que Quest of the Invisible ou Healing Rituals, qui prolongent cette réflexion sous des formes distinctes. Dans ces projets, la musique est conçue comme un espace de circulation : circulation des motifs, des timbres, mais aussi des énergies. La notion de rituel, souvent associée à ces œuvres, ne renvoie pas à une spiritualité abstraite, mais à une expérience partagée du temps musical, où l’écoute devient centrale.

L’un des aspects les plus remarquables de son travail réside dans son rapport au leadership artistique. En tant que cheffe d’ensemble, Naïssam Jalal ne se positionne pas comme une figure autoritaire. Elle conçoit la direction comme une fonction de coordination et de mise en relation, laissant une place réelle à l’inventivité des interprètes. Cette conception du collectif, héritée à la fois des traditions musicales non occidentales et de certaines pratiques du jazz contemporain, confère à ses projets une cohérence rare.

La reconnaissance institutionnelle de son parcours ne vient pas contredire cette exigence. L’obtention de la Victoire du Jazz en 2019, puis sa nomination au grade de Chevalière de l’ordre des Arts et des Lettres en 2023, attestent de l’inscription de son travail dans le paysage culturel français. Ces distinctions, loin de figer son œuvre, soulignent la capacité de Jalal à faire dialoguer des formes musicales exigeantes avec des institutions souvent perçues comme éloignées de ces démarches hybrides.

Son rapport à la scène mérite également une attention particulière. Qu’il s’agisse de grandes salles européennes, de festivals internationaux ou de contextes plus intimistes, Jalal aborde le concert comme un espace d’expérimentation. La performance n’est jamais conçue comme une simple reproduction de l’album ; elle constitue un moment de réécriture, où les pièces se transforment au contact du public et des conditions acoustiques. Cette dimension performative renforce l’idée d’une musique en mouvement, rétive à toute fixation définitive.

Sur le plan esthétique, son jeu de flûte se distingue par une maîtrise du souffle qui dépasse la virtuosité instrumentale. Le son, chez Jalal, est pensé comme une matière vivante, capable de se densifier, de se fragmenter ou de se suspendre. Cette attention au timbre et à la durée confère à sa musique une profondeur qui échappe aux classifications rapides. Elle s’inscrit ainsi dans une lignée d’artistes pour qui la technique n’est jamais une fin en soi, mais un moyen d’élargir le champ de l’écoute.

Écrire sur Naïssam Jalal aujourd’hui revient à interroger la place de la musique dans un monde marqué par la fragmentation et l’accélération. Son œuvre propose une autre temporalité, fondée sur l’attention, la répétition et la relation. Elle rappelle que la création musicale peut encore être un espace de pensée, capable de relier des expériences culturelles diverses sans les uniformiser.

Dans le paysage contemporain, souvent dominé par des logiques de visibilité immédiate, la trajectoire de Jalal se distingue par sa cohérence et sa discrétion. Elle construit patiemment un langage personnel, ouvert aux influences mais résolument ancré dans une exigence artistique forte. Ce positionnement, à la fois rigoureux et ouvert, explique sans doute la place singulière qu’elle occupe aujourd’hui : celle d’une musicienne pour qui l’acte de créer demeure indissociable d’une réflexion sur le sens et la fonction de la musique.

Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR