On reconnaît une actrice à la manière dont elle traverse le temps, non à la vitesse avec laquelle elle occupe l’espace médiatique. Chez Najat El Wafy, le parcours ne procède ni de l’accumulation ni de l’effet, mais d’une relation construite au jeu, patiente et consciente, où chaque apparition répond à une nécessité intérieure plutôt qu’à une logique de visibilité. Son chemin artistique s’est dessiné à distance du bruit, dans une fidélité constante à l’exigence du métier et à la densité humaine des rôles qu’elle accepte d’habiter.
Née à Casablanca, issue d’un ancrage marocain assumé, Najat El Wafy n’a jamais envisagé l’art comme une simple surface d’exposition. Très tôt, la formation devient pour elle un espace de construction intérieure. Théâtre, arts de la scène, apprentissages multiples en France puis au Canada : son parcours s’élabore loin de la facilité, dans une logique de rigueur et de déplacement. Cette traversée des écoles et des territoires n’a rien d’anecdotique ; elle façonne une actrice pour qui la technique n’est jamais dissociée de l’éthique du rôle.
Ce qui distingue son jeu tient d’abord à une forme de retenue maîtrisée. Chez Najat El Wafy, l’émotion n’est pas surlignée ; elle affleure, se déploie dans les silences, les regards, les infimes variations de la voix. Cette économie expressive confère à ses personnages une densité particulière : ils existent moins comme figures spectaculaires que comme présences habitées, traversées par des tensions intimes et sociales. Une manière d’être à l’écran qui refuse l’emphase et privilégie la justesse.
Son inscription dans le paysage audiovisuel marocain s’est faite par paliers successifs, à travers des œuvres populaires autant que des propositions plus exigeantes. Cinéma, télévision, séries, formats variés : loin de se disperser, Najat El Wafy a su maintenir une cohérence de choix, attentive à la qualité des écritures et à la portée humaine des récits. Cette capacité à circuler entre registres, sans jamais diluer son identité artistique, témoigne d’une maturité rare.
La popularité, lorsqu’elle advient, n’est jamais chez elle une fin en soi. Elle devient un espace de responsabilité. Consciente de l’impact symbolique des images, l’actrice s’inscrit dans une relation respectueuse au public, sans céder aux raccourcis ni aux rôles stéréotypés. Cette posture explique la longévité de sa présence : elle traverse les générations non par effet de mode, mais par fidélité à une certaine idée du métier.
Sa récente réapparition dans l’actualité artistique, notamment à travers des productions destinées au grand public, ne relève pas d’un simple retour médiatique. Elle s’inscrit dans une continuité. Najat El Wafy revient non pour rappeler ce qu’elle a été, mais pour affirmer ce qu’elle demeure : une actrice attentive aux mutations de la société marocaine, aux transformations des formats narratifs et aux attentes renouvelées des spectateurs. Le succès populaire de certaines œuvres récentes n’efface pas cette ligne intérieure ; il la rend plus visible.
Ce rapport au temps constitue sans doute l’un des traits les plus significatifs de son parcours. Là où beaucoup cherchent l’accélération, elle assume la décantation. Là où l’exposition permanente devient une injonction, elle privilégie la sélection. Cette temporalité choisie confère à sa filmographie une lisibilité particulière : chaque apparition semble répondre à une nécessité, non à une obligation de présence.
Au-delà de l’actrice, il y a aussi une figure féminine qui occupe l’espace public avec mesure et conscience. Sans discours tapageur, Najat El Wafy incarne une forme de stabilité symbolique : celle d’une femme artiste qui traverse les époques en restant fidèle à elle-même, sans renoncer à évoluer. Une posture d’autant plus précieuse dans un contexte où l’image féminine est souvent soumise à des injonctions contradictoires.
Son parcours international, entre le Maroc, l’Europe et l’Amérique du Nord, enrichit cette position. Il ne s’agit pas d’un déracinement, mais d’un élargissement. Cette circulation des références et des méthodes nourrit un jeu capable de dialoguer avec différentes traditions, sans jamais perdre son ancrage culturel. Une actrice locale par ses racines, universelle par sa formation et son regard.
Aujourd’hui, Najat El Wafy s’impose comme une figure de continuité dans un paysage audiovisuel en mutation. Elle relie des générations de spectateurs, des écritures anciennes et contemporaines, des formes populaires et des propositions plus exigeantes. Son nom évoque moins une célébrité qu’une confiance : celle d’un public qui reconnaît, au fil des années, une exigence constante et une présence sincère.
Écrire sur Najat El Wafy, ce n’est donc pas dresser un bilan figé, mais observer un mouvement toujours en cours. Un parcours qui rappelle que le métier d’actrice, lorsqu’il est pensé comme un engagement durable, peut devenir un véritable espace de mémoire et de transmission. Une trajectoire qui, sans bruit excessif, continue de dessiner une idée noble et responsable de l’art de jouer.
Là réside sans doute la force silencieuse de Najat El Wafy : faire du temps non un obstacle, mais une alliée.
Bureau de Paris