Chez Nassima Benchicou, le jeu n’est jamais un moyen d’occuper l’espace. Il est, au contraire, une manière de s’y tenir sans l’envahir. Dans un paysage audiovisuel et théâtral saturé par la performance, la démonstration et la sur-signification, son travail se distingue par une économie rare, celle d’une présence qui ne s’impose pas mais qui résiste. Elle ne joue pas pour être vue. Elle joue pour que quelque chose tienne. Cette posture discrète mais rigoureuse traverse l’ensemble de son parcours et éclaire ses choix sans jamais les transformer en stratégie de visibilité.
La formation reçue à l’École d’art dramatique Jean Périmony n’est pas un simple jalon biographique. Elle révèle un rapport structurel au texte. Chez Nassima Benchicou, la parole n’est jamais un support émotionnel interchangeable. Elle est une architecture à habiter, une matière à mesurer. Chaque phrase impose une précision, chaque silence engage une responsabilité. Cette relation exigeante au langage explique son aisance dans des univers aussi différents que Feydeau, Marivaux, Sophocle ou Voltaire, mais surtout elle fonde une éthique du jeu où rien ne déborde le sens.
Le théâtre n’a jamais été pour elle un espace d’exposition personnelle. Il constitue un lieu de contrainte assumée. C’est dans la rigueur du plateau, dans la mécanique collective du spectacle, que son jeu trouve sa densité. Les scènes qu’elle traverse, du Théâtre Antoine au Palais Royal en passant par le Théâtre 13, ne sont pas des vitrines mais des structures de travail. Elle s’y inscrit sans détourner le centre de gravité des œuvres, renforçant leur cohérence plutôt que d’y imprimer une signature visible.
Ce refus de l’emphase se retrouve dans les personnages qu’elle incarne. Nassima Benchicou ne marque pas les rôles, elle les rend habitables. Cette relative opacité n’est ni effacement ni neutralité. Elle laisse au spectateur un espace d’interprétation, une zone active de lecture. Les figures féminines qu’elle compose existent par leurs tensions internes plus que par leurs déclarations explicites. Le jeu avance par retenue, par concentration, par une attention constante à ce qui se joue en dessous du discours.
Cette approche trouve une résonance particulière dans les œuvres où le corps féminin est placé sous contrainte sociale ou symbolique. Dans le film À mon âge je me cache encore pour fumer de Rayhana, produit par Costa-Gavras, son interprétation ne souligne jamais le propos politique. Elle l’absorbe. La violence ne passe ni par le cri ni par la démonstration. Elle se loge dans la tenue du corps, dans la résistance silencieuse, dans la manière de rester droite sans se durcir. Le corps devient surface de tension, non instrument de revendication.
Le passage vers l’audiovisuel international ne modifie pas cette économie du jeu. Dans des univers fortement codifiés comme The Walking Dead ou NCIS: Tony & Ziva, Nassima Benchicou ne cherche pas à s’imposer dans le cadre. Elle introduit une densité minimale mais décisive. Une présence contenue qui stabilise la scène sans la concurrencer. Là où d’autres surjouent pour exister, elle réduit, resserre, ajuste. Le jeu ne se plie pas au format, il en comprend les limites.
Cette capacité à traverser les systèmes sans s’y dissoudre constitue l’un des aspects les plus singuliers de son parcours. Elle ne simplifie jamais son travail pour s’adapter. Elle en modifie l’économie. Théâtre, cinéma engagé, séries internationales ne sont pas des étapes hiérarchisées mais des espaces de mise à l’épreuve d’une même discipline. Son parcours ne se raconte pas comme une ascension, mais comme une ligne continue, sans rupture spectaculaire, sans narration héroïque.
Dans un milieu où la carrière se construit souvent par la surexposition et l’affirmation constante de soi, Nassima Benchicou choisit une autre temporalité. Elle privilégie la durée, la cohérence et la confiance accordée au texte et au spectateur. Cette retenue n’est pas une stratégie défensive. Elle est une position. Elle rappelle que le jeu peut encore être un lieu de pensée et que la présence, lorsqu’elle est maîtrisée, n’a pas besoin d’être déclarée pour être décisive.
Bureau de Paris – PO4OR