Certaines trajectoires refusent d’emblée les lectures rapides et les catégories toutes faites. Elles se construisent dans l’épaisseur du temps, au contact d’héritages lourds, d’institutions fragilisées et d’un pays contraint d’avancer par secousses successives. Le parcours de Nayla Tueni appartient à cette zone complexe. Le réduire à un simple « profil médiatique » appauvrit sa portée. L’enfermer dans la définition classique d’une « figure politique » en trahit la nature. Nayla Tueni s’inscrit ailleurs : dans un projet intellectuel et médiatique forgé au cœur même de l’effondrement, là où informer, tenir une ligne et préserver la parole deviennent des formes de résistance active.

Entrer très tôt dans An-Nahar n’a jamais signifié pour elle occuper une place confortable. La disparition violente du père, la fragilisation de la presse écrite, puis l’effondrement économique libanais ont transformé la continuité en combat quotidien. Diriger un journal historique dans ces conditions ne relève pas de la gestion, mais d’un choix de sens : maintenir une voix critique lorsque l’espace public se rétracte, et préserver une éthique de l’information quand la survie impose des renoncements.

C’est dans ce contexte que se dessine le virage le plus révélateur de son parcours : le passage assumé du papier à la parole longue. Podcast With Nayla n’est pas un produit dérivé ni un geste de modernisation cosmétique. C’est une reconfiguration du geste journalistique. À l’heure des formats brefs et des opinions instantanées, Nayla Tueni choisit le temps de l’écoute, la densité de l’échange et la suspension du jugement. Elle ne cherche pas à imposer un récit ; elle construit un espace où la complexité peut se dire sans être immédiatement tranchée.

Ce déplacement est fondamental. Il signale une compréhension aiguë de la crise contemporaine : la défiance envers les institutions n’est pas seulement politique, elle est narrative. Les sociétés fragmentées ne manquent pas d’informations ; elles manquent de lieux de parole crédibles. En ce sens, le podcast devient pour elle un acte éditorial majeur, presque une réponse méthodologique à la fatigue du discours public.

Son entrée en politique n’invalide pas ce choix ; elle l’éclaire. Nayla Tueni n’aborde pas la représentation parlementaire comme un théâtre de slogans, mais comme un prolongement problématique du métier d’informer. Elle sait ce que l’exposition coûte, ce que la simplification détruit et ce que le silence peut protéger. Sa présence politique demeure ainsi marquée par une retenue rare, parfois critiquée, mais cohérente avec une éthique qui refuse la surenchère.

Ce qui singularise son projet, c’est précisément cette zone intermédiaire qu’elle occupe : entre la presse et la cité, entre la transmission et l’action, entre l’héritage et l’autonomie. Elle ne nie pas le poids de l’histoire familiale, mais ne s’y réfugie pas. Elle ne brandit pas la modernité, mais l’emploie comme outil. Elle ne sacralise pas la neutralité, mais ne cède pas au militantisme performatif.

Dans un Liban où l’effondrement a produit une inflation de discours désespérés ou accusatoires, Nayla Tueni opte pour une autre posture : tenir. Tenir une institution, tenir une voix, tenir une méthode. Ce verbe modeste dit beaucoup. Il ne promet pas le salut, mais il empêche la disparition. Il maintient une continuité fragile entre les générations, entre le passé du journal et ses métamorphoses, entre la mémoire collective et les formes nouvelles de l’écoute.

Son projet médiatique ne cherche pas à séduire ; il cherche à durer. Et dans un monde saturé de récits héroïques, cette ambition-là est peut-être la plus radicale. Car durer, aujourd’hui, c’est résister autrement : par la rigueur, par la patience et par la confiance accordée à l’intelligence de l’autre.

Nayla Tueni n’incarne donc pas une réussite individuelle spectaculaire. Elle incarne une tentative lucide : celle de repenser le rôle du journaliste lorsque les certitudes s’effondrent, et de préserver un espace de parole responsable quand la tentation du vacarme devient la norme. À ce titre, son parcours mérite d’être lu non comme une ascension, mais comme un travail de fond, discret et exigeant, mené dans un temps brisé.

PO4OR – Bureau de Paris