Il existe, dans le paysage cinématographique européen contemporain, des trajectoires qui refusent toute assignation simplificatrice. Ni militantes au sens étroit, ni esthétiques par posture, elles s’inscrivent dans une zone plus exigeante, où le cinéma cesse d’être un simple objet culturel pour devenir un acte de conscience. Le parcours de Nicolas Wadimoff relève de cette rareté. Il ne s’agit pas d’un cinéma de slogans, encore moins d’un cinéma d’illustration idéologique, mais d’un travail patient, construit, où chaque film interroge la place de l’image face à l’histoire, à la violence et à la mémoire collective.
Né en Suisse, travaillant entre Genève et Marseille, Wadimoff appartient à cette génération de cinéastes européens pour lesquels la question n’est pas tant quoi montrer que comment regarder. Sa filmographie, essentiellement ancrée dans le documentaire et ses zones poreuses avec la fiction, explore des territoires où les corps, les récits et les silences portent la trace de conflits non résolus. Chez lui, filmer n’est jamais un geste neutre. C’est une prise de position au sens noble : celle qui consiste à refuser l’effacement.
Son cinéma s’inscrit dans une tradition européenne critique, héritière à la fois du documentaire politique et d’une réflexion profonde sur l’éthique de la représentation. Wadimoff ne cherche pas à produire des images-chocs, mais à créer des espaces de pensée. Ses films demandent du temps, de l’attention, parfois même de l’inconfort. Ils n’imposent pas une lecture unique ; ils ouvrent des questions. Cette posture, exigeante et rare, le place à distance des logiques de consommation rapide de l’image.
La question palestinienne occupe une place centrale dans son travail, non comme un thème opportun, mais comme une ligne de fond. Sa collaboration autour de Ghost Hunting, son engagement dans des espaces de diffusion, de débat et de transmission, témoignent d’un rapport profond à la notion de justice mémorielle. Wadimoff ne filme pas la Palestine comme un sujet extérieur, mais comme un lieu où se cristallisent des enjeux universels : la dépossession, l’enfermement, la survivance des récits face à la violence institutionnelle. En cela, son cinéma dépasse largement le cadre géographique pour interroger l’Europe elle-même et sa responsabilité historique.
Ce qui distingue Nicolas Wadimoff, c’est précisément cette capacité à tenir ensemble engagement et rigueur formelle. Son cinéma ne sacrifie jamais l’exigence esthétique à la cause qu’il explore. Les cadres sont précis, la mise en scène mesurée, le montage pensé comme un dispositif critique. L’image, chez lui, n’est pas un instrument de persuasion mais un lieu de tension : entre ce qui est montré et ce qui échappe, entre la parole et le silence, entre l’archive et le présent.
Sa présence dans les festivals internationaux, notamment dans des sections exigeantes comme Giornate degli Autori à Venise ou Un Certain Regard à Cannes à travers les œuvres qu’il accompagne ou soutient, confirme cette inscription dans un cinéma de réflexion plutôt que de vitrine. Wadimoff ne cherche pas la centralité médiatique. Il travaille dans les marges actives, là où le cinéma dialogue avec les universités, les institutions culturelles, les espaces militants et les publics attentifs.
À l’heure où l’image est souvent sommée de prendre position de manière immédiate et spectaculaire, son travail rappelle une autre temporalité : celle du temps long. Un temps où le cinéma devient archive pour les générations futures, trace durable face aux tentatives d’effacement. En ce sens, filmer n’est pas seulement témoigner ; c’est assumer une responsabilité vis-à-vis de l’histoire.
C’est précisément pour cette raison qu’un portrait de Nicolas Wadimoff s’inscrit pleinement dans le ligne éditoriale de la revue. Non pas parce qu’il serait un « cinéaste politique » au sens réducteur du terme, mais parce qu’il incarne une conception du cinéma comme espace de pensée et de mémoire. Écrire sur son travail, ce n’est pas déplacer la revue vers un terrain militant ; c’est au contraire l’élever culturellement, en affirmant que la critique cinématographique peut encore être un lieu de profondeur, de complexité et de responsabilité.
Wadimoff représente une Europe critique, consciente de ses angles morts, capable de regarder au-delà de ses frontières sans exotisme ni condescendance. Une Europe qui accepte d’interroger ses propres récits à travers ceux des autres. En cela, il est moins un cas isolé qu’un repère : celui d’un cinéma qui résiste à la simplification et qui assume pleinement son rôle dans la construction de la mémoire collective.
À travers Nicolas Wadimoff, c’est une certaine idée du cinéma que la revue choisit de défendre : un cinéma qui ne se contente pas d’exister dans le flux des images, mais qui laisse des traces. Un cinéma qui engage, sans jamais renoncer à la pensée. Un cinéma qui rappelle que, parfois, filmer, c’est simplement refuser d’oublier.
Bureau de Paris