Dans l’économie contemporaine du cinéma, certaines figures opèrent loin des projecteurs tout en déterminant profondément la forme, le rythme et parfois même la possibilité d’existence des œuvres. Le parcours de Norah El Khateeb s’inscrit dans cette catégorie exigeante : celle des productrices pour qui le cinéma n’est ni un territoire de représentation personnelle ni un simple assemblage de projets, mais un système complexe à organiser, à négocier et à faire tenir dans le temps. Son travail ne se lit pas dans l’éclat d’une signature, mais dans la cohérence patiente d’une trajectoire construite entre le terrain, l’international et une compréhension aiguë des mécanismes de production.

Basée au Caire, Norah El Khateeb évolue depuis plus de quatorze ans au cœur de l’industrie cinématographique et audiovisuelle de la région MENA. En fondant Cats Films en 2020, elle ne crée pas seulement une structure de production. Elle formalise une méthode. Cats Films se positionne d’emblée comme une entité capable de circuler entre les formats, fiction, documentaire, publicité et clip musical, tout en conservant une exigence commune : celle d’un cadre professionnel solide, apte à accompagner des projets artistiques ambitieux sans céder aux approximations structurelles qui fragilisent souvent les productions indépendantes.

Ce qui distingue Norah El Khateeb n’est pas la diversité de ses crédits, mais la logique qui les relie. Ses collaborations ne relèvent ni de l’opportunisme ni de l’accumulation. Elles dessinent une cartographie précise des tensions contemporaines du cinéma, entre ancrage local et circulation internationale, entre économie contrainte et ambition esthétique, entre récits intimes et exposition mondiale. Son implication dans The Last Dismissal de Jawaher Almi, récompensé au Hollywood ShortsFest, illustre cette capacité à accompagner des œuvres politiquement et émotionnellement complexes tout en leur offrant une trajectoire internationale cohérente.

La productrice ne se contente pas de porter des films. Elle en pense les conditions de possibilité. Dans Girl Rising, documentaire coproduit et nommé aux Emmy Awards, son travail s’inscrit dans une dynamique transnationale où la production devient un outil de médiation culturelle, de traduction symbolique et de mise en relation entre des contextes profondément différenciés. L’enjeu n’est jamais la visibilité personnelle, mais la solidité de l’architecture qui permet au film d’exister, de circuler et d’être reçu.

Ses projets antérieurs, The Interview en 2022, Tsunami en 2020 et We’re by the Sea en 2019, confirment cette constance. Tous ont été sélectionnés ou nommés dans des cadres institutionnels exigeants, notamment au Festival international du film du Caire. Ces œuvres ne partagent pas une esthétique unique, mais une même rigueur de fabrication, révélatrice d’un rapport structuré au travail de production. Chez Norah El Khateeb, produire n’est jamais une fonction administrative déléguée. C’est un espace de décision, d’arbitrage et de responsabilité.

Cette approche s’explique en partie par son parcours académique. Titulaire d’un master en International Film Business obtenu à la London Film School et à l’Université d’Exeter, et lauréate de la bourse Sawiris Foundation for Arts and Culture, elle développe très tôt une vision systémique de l’industrie. Le cinéma est pour elle un écosystème. Comprendre ses règles économiques, ses cadres juridiques et ses circuits de diffusion n’entrave pas la création, mais la rend possible. Cette conviction irrigue l’ensemble de son travail, qu’il s’agisse de longs métrages, de formats courts ou de productions publicitaires.

Son engagement pédagogique prolonge cette logique. À travers des workshops consacrés à la production, au leadership sur et hors plateau, à la gestion des équipes et à la distinction entre production indépendante et production en structure, Norah El Khateeb transmet une vision du métier fondée sur la responsabilité collective. Le producteur n’y est pas pensé comme un gestionnaire distant, mais comme un point de convergence, celui qui articule les contraintes, protège les équipes et maintient l’équilibre fragile entre créativité et faisabilité.

Cette posture prend une résonance particulière dans un contexte régional où la production reste souvent sous-théorisée et insuffisamment valorisée. Être une femme productrice dans cet environnement ne constitue pas chez elle un slogan ni un argument promotionnel. C’est une donnée structurelle intégrée avec lucidité, qui informe sa manière de travailler sans jamais se substituer à la compétence. Norah El Khateeb n’occupe pas l’espace par la revendication, mais par la maîtrise.

Sa présence dans des plateformes professionnelles internationales, notamment les CINEMED Meetings à Montpellier, confirme cette reconnaissance institutionnelle. Elle y intervient non comme une figure émergente en quête de validation, mais comme une professionnelle installée, capable de dialoguer avec des producteurs, des diffuseurs et des institutions européennes sur un pied d’égalité. Les projets qu’elle développe actuellement, dont Ya & Niki, lauréat du Fabrica Award à FIDLab Marseille et prévu pour 2026, prolongent cette dynamique. Ce sont des œuvres pensées dès l’origine pour exister dans un espace transnational sans dilution de leur ancrage culturel.

Ce qui frappe, au fil de son parcours, est l’absence de rupture spectaculaire. Norah El Khateeb avance par continuité, par ajustements successifs, par consolidation progressive de ses outils. Cette temporalité lente contraste avec l’économie contemporaine de la visibilité immédiate. Elle dessine une autre idée du succès, fondée non sur l’exposition maximale, mais sur la durabilité professionnelle.

Dans cette perspective, son portrait ne relève ni de l’hommage ni de la célébration. Il s’impose comme une lecture analytique d’un rôle souvent méconnu, celui de la productrice comme architecte invisible du cinéma contemporain. Norah El Khateeb incarne une génération de professionnelles pour qui produire signifie penser, structurer, anticiper et parfois résister. Résister aux simplifications, aux injonctions de vitesse, aux récits préfabriqués.

À travers Cats Films, ses collaborations internationales et son engagement pédagogique, elle participe à redéfinir la place de la production dans l’imaginaire cinématographique arabe et méditerranéen. Non comme une fonction subalterne, mais comme un espace de pouvoir discret, fondé sur la compétence, la vision et la constance. En cela, son parcours mérite pleinement un regard approfondi, non pour ce qu’il montre, mais pour ce qu’il rend possible.

Rédaction : Bureau du Caire – PO4OR