À distance des logiques de personnalisation et de spectacularisation, certaines figures du paysage médiatique diasporique œuvrent dans un espace plus exigeant : celui de la médiation culturelle. Le parcours d’Olfa Ben Sahboun s’inscrit dans cette dynamique, fondée sur la constance du travail, l’attention au terrain et la capacité à articuler des espaces culturels multiples sans jamais en lisser les aspérités.

Installée à Paris, Olfa Ben Sahboun exerce un journalisme de proximité avec les figures culturelles arabes de passage dans la capitale française. Sa pratique s’inscrit dans un cadre précis : celui d’un espace parisien devenu, au fil des années, un point de convergence incontournable pour les artistes, intellectuels et créateurs venus du monde arabe. Festivals, avant-premières, rencontres littéraires, concerts, débats publics ou événements institutionnels composent le terrain quotidien de son activité. Ce n’est pas l’exception qui fait son travail, mais la régularité.

Ce qui distingue sa démarche tient à la nature même de son positionnement. Elle ne se présente pas comme une observatrice distante ni comme une animatrice de flux promotionnels. Son rôle se situe à l’intersection de plusieurs fonctions : accueil, contextualisation, mise en dialogue. Face aux artistes et aux invités qu’elle rencontre, l’entretien n’est jamais conçu comme une séquence autonome destinée à produire un extrait viral, mais comme un moment d’inscription dans un récit plus large, celui de la présence culturelle arabe en Europe.

À travers ses interventions radiophoniques et ses formats vidéo, Ben Sahboun développe une pratique du journalisme qui privilégie le contenu sur l’effet, la parole sur la posture. Les entretiens qu’elle mène s’inscrivent dans une temporalité mesurée, attentive à ce que représente la venue d’un artiste arabe à Paris : un déplacement géographique, mais aussi symbolique. Le micro devient alors un outil de médiation, permettant de relier des trajectoires individuelles à des contextes culturels plus vastes.

Cette approche confère à son travail une dimension particulière. Il ne s’agit pas de couvrir “l’événement” pour lui-même, mais d’interroger ce que signifie, aujourd’hui, la circulation des œuvres, des voix et des récits arabes dans l’espace culturel européen. À Paris, où se croisent institutions culturelles, publics pluriels et héritages migratoires complexes, le rôle de l’intermédiaire médiatique prend une importance stratégique. Ben Sahboun occupe cet espace avec une sobriété revendiquée.

Son activité se caractérise également par une constance dans le choix des profils qu’elle met en avant. Cinéastes, acteurs, musiciens, écrivains, compositeurs, journalistes ou figures du débat intellectuel composent un panorama volontairement large. Cette diversité n’est pas le fruit du hasard, mais le reflet d’une vision du champ culturel arabe comme un ensemble hétérogène, irréductible à une seule discipline ou à une image monolithique. Chaque rencontre participe à une cartographie informelle, mais cohérente, des expressions culturelles arabes contemporaines.

Dans ce dispositif, Paris n’est pas un simple décor. La ville fonctionne comme un espace de traduction, où les récits se reformulent, où les œuvres se déplacent et se reconfigurent. Le travail d’Olfa Ben Sahboun consiste précisément à accompagner ces passages, à rendre lisibles les enjeux de ces présences temporaires ou récurrentes. Elle agit moins comme une figure centrale que comme un point d’articulation entre des mondes qui, sans ce travail de médiation, resteraient parallèles.

Loin des logiques de personnalisation excessive du journalisme, sa pratique repose sur une forme d’effacement relatif. Le dispositif est clair : l’invité, son œuvre, son propos. Cette posture n’est pas neutre ; elle traduit une conception du métier fondée sur la responsabilité éditoriale plutôt que sur la mise en avant de soi. Dans un environnement médiatique marqué par l’accélération et la concurrence de l’attention, ce choix constitue en soi une position.

Ce positionnement se manifeste également dans la manière dont elle inscrit son travail dans la durée. Les archives visuelles et sonores de ses entretiens dessinent progressivement un corpus, un ensemble de témoignages qui documentent la présence arabe à Paris sur plusieurs années. Cette accumulation patiente confère à son activité une valeur documentaire, au-delà de l’actualité immédiate. Elle participe ainsi à la constitution d’une mémoire médiatique diasporique, souvent fragmentée ailleurs.

Il serait réducteur de lire ce parcours uniquement à travers le prisme individuel. Ce que révèle l’itinéraire d’Olfa Ben Sahboun, c’est aussi l’émergence d’une génération de journalistes arabes opérant depuis l’Europe, capables de naviguer entre plusieurs registres culturels sans céder à la simplification. Leur rôle n’est pas de représenter une identité figée, mais de travailler les zones de contact, les espaces intermédiaires où se redéfinissent les appartenances.

Dans cette perspective, son travail interroge la place du journalisme culturel arabe hors du monde arabe. Non pas comme un journalisme en exil, mais comme une pratique située, consciente de ses contextes et de ses responsabilités. À Paris, la médiation culturelle devient un exercice d’équilibre : rendre compte sans folkloriser, valoriser sans idéaliser, interroger sans instrumentaliser.

C’est précisément dans cette justesse que réside la singularité de sa démarche. Ni militante au sens strict, ni détachée des enjeux symboliques, Olfa Ben Sahboun incarne une pratique professionnelle où la rigueur du terrain se conjugue à une compréhension fine des dynamiques culturelles transnationales. Son travail ne cherche pas à produire un discours surplombant, mais à ouvrir des espaces de parole structurés, lisibles et respectueux des complexités qu’ils traversent.

À travers cette présence continue au cœur des événements culturels parisiens impliquant des figures arabes, elle contribue, de manière tangible, à redéfinir les contours d’une visibilité culturelle qui ne repose ni sur l’exception ni sur l’exotisme, mais sur la reconnaissance d’un dialogue en cours. Un dialogue discret, souvent exigeant, mais essentiel.

Rédaction — Bureau de Paris