Il existe des cinéastes qui s’inscrivent dans une continuité, en prolongeant des formes déjà établies. D’autres apparaissent dans des moments plus instables, lorsque les repères d’un cinéma national commencent à se déplacer sans que de nouvelles règles soient encore fixées. Omar Hilal appartient à cette seconde configuration. Non pas comme celui qui redéfinit déjà le cadre, mais comme celui qui opère à l’intérieur d’un espace en recomposition.
Sa trajectoire ne commence pas dans le cinéma, mais dans un autre territoire de l’image : celui de la publicité. Un espace exigeant, structuré par la contrainte, où chaque seconde doit produire un effet, capter une attention, construire une efficacité immédiate. Ce passage par l’industrie publicitaire n’est pas un détail biographique. Il constitue un socle. Une manière d’appréhender l’image non seulement comme représentation, mais comme outil de circulation et d’impact.
Pendant des années, Omar Hilal développe dans ce champ une maîtrise précise du rythme, du cadre et de la relation au spectateur. Il apprend à composer avec des formats courts, des impératifs de lisibilité, des logiques de diffusion. Ce savoir-faire construit une forme de discipline visuelle. Mais il installe aussi une tension : celle entre efficacité et profondeur, entre impact immédiat et durée.
Le passage au long métrage avec Voy! Voy! Voy! ne doit pas être lu comme une rupture radicale, mais comme un déplacement. Le film s’appuie sur une histoire réelle, ancrée dans un contexte social identifiable. Il mobilise des figures populaires, tout en cherchant à inscrire le récit dans une dynamique plus large, capable de circuler au-delà du cadre local. Le succès du film, sa présence dans des circuits internationaux, et sa sélection comme candidature égyptienne aux Oscars participent à cette ouverture.
Mais ce qui se joue ici dépasse la simple réussite d’un premier film. Il s’agit d’une tentative d’articulation entre plusieurs niveaux : le local et l’international, le populaire et le structuré, le récit accessible et la volonté de produire une forme plus construite. Omar Hilal ne cherche pas à s’extraire du système. Il travaille à l’intérieur de ses contraintes, en essayant d’en déplacer légèrement les lignes.
C’est précisément là que se situe son positionnement actuel. Il ne s’agit pas encore d’imposer une nouvelle grammaire du cinéma égyptien, ni de produire une œuvre qui viendrait reconfigurer en profondeur les modes de représentation. Mais plutôt de tester les conditions dans lesquelles une autre forme pourrait émerger. Une forme capable de dialoguer avec des standards internationaux, sans perdre son ancrage.
Dans cette logique, son travail se distingue moins par une rupture spectaculaire que par une série d’ajustements progressifs. Une attention portée à la construction du récit, à la direction d’acteurs, à la circulation du film dans différents espaces de réception. Il compose avec des acteurs reconnus, comme Ahmed Helmy ou Hend Sabry, tout en les inscrivant dans une configuration narrative qui cherche à dépasser leurs registres habituels.
Ce choix n’est pas anodin. Il indique une volonté de travailler sur des figures déjà installées, mais en les repositionnant dans un dispositif légèrement différent. Non pas pour les transformer radicalement, mais pour en déplacer les usages. Là encore, il ne s’agit pas d’une rupture, mais d’un glissement.
Si l’on observe son positionnement à l’échelle plus large de l’industrie, Omar Hilal apparaît comme une figure de transition. Non pas parce qu’il incarne déjà une nouvelle génération au sens affirmé, mais parce qu’il évolue dans un moment où plusieurs dynamiques se croisent : la montée en puissance de nouvelles plateformes, l’ouverture accrue vers des marchés régionaux et internationaux, et la recherche d’un équilibre entre exigence artistique et viabilité économique.
Son cinéma, à ce stade, ne se définit pas encore par une signature formelle immédiatement identifiable. Il ne s’impose pas par une écriture visuelle radicale, ni par un geste esthétique qui viendrait s’imposer comme référence. Mais il ne se réduit pas non plus à une simple logique d’efficacité narrative. Il se situe dans un entre-deux, où les formes sont encore en train de se chercher.
C’est ce qui rend son travail intéressant à observer. Non pas comme une œuvre déjà stabilisée, mais comme un processus. Une tentative en cours, qui interroge les possibilités d’un cinéma capable de se repositionner sans se renier.
Dans cet espace, la question n’est pas encore celle de l’aboutissement, mais celle des conditions. Des conditions de production, de circulation, de réception. Des conditions dans lesquelles un film peut exister aujourd’hui, entre attentes locales et exigences globales.
Dire qu’Omar Hilal incarne déjà une transformation serait prématuré. Mais ignorer la nature du moment dans lequel il évolue serait tout aussi réducteur. Il ne fabrique pas encore un basculement. Il travaille dans ses premières conditions.
Et c’est peut-être là que se joue l’essentiel. Non pas dans l’affirmation d’une rupture, mais dans la capacité à se maintenir dans cet espace instable, où rien n’est encore fixé, mais où tout commence à se déplacer.
Dans un paysage où beaucoup reproduisent des formes établies, cette position intermédiaire n’est pas une faiblesse. Elle peut devenir, si elle se prolonge et se précise, un point de départ. À condition que les prochains gestes ne se contentent pas de confirmer, mais qu’ils engagent une direction plus nette.
Car c’est toujours le second mouvement qui décide. Celui où le cinéaste ne se contente plus d’entrer dans le champ, mais commence à y laisser une trace.
PO4OR-Bureau de Paris
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