Il est des voix qui ne cherchent ni la cadence de l’actualité ni l’impact immédiat du commentaire. Elles s’installent ailleurs, dans un temps plus lent, plus exigeant, où raconter revient d’abord à écouter, et où la parole n’a de valeur que si elle accepte de se charger du réel. Le parcours de Petra Taok Al Hindy s’inscrit dans cette géographie rare du journalisme contemporain, là où le récit humain devient une forme de responsabilité, et non un simple format.
Journaliste de l’humain avant d’être journaliste de l’événement, Petra Taok a construit, sur plus de vingt années de pratique entre le Liban et l’Australie, une écriture médiatique fondée sur la retenue, la profondeur et la fidélité aux trajectoires invisibles. Radio, télévision, podcast, documentaire : ses outils sont multiples, mais son geste demeure constant. Elle ne prélève pas des histoires, elle les accompagne. Elle ne survole pas des destins, elle les laisse se déployer dans leur complexité.
Son intégration au sein de SBS Arabic en 2021 marque une étape décisive dans ce cheminement. En rejoignant SBS Arabic24 comme productrice de contenu et présentatrice, elle trouve un espace éditorial à la hauteur de sa démarche : un média public, multiculturel, où la langue arabe devient un lieu de dialogue avec le monde, et non un simple vecteur communautaire. Petra Taok y développe une pratique journalistique qui refuse la simplification identitaire et privilégie la mémoire, la nuance et le lien.
Cette approche atteint une densité particulière avec le podcast A Speaking Centenary of Immigration. À travers ce projet, elle documente un siècle d’immigration arabe en Australie, non pas comme une chronologie factuelle, mais comme une expérience intérieure. Le podcast devient un espace de traversée : celle du départ, de l’arrachement, du déracinement, mais aussi de l’appartenance recomposée, de la transmission et du désir de continuité. En donnant la parole à des voix souvent absentes des récits nationaux, Petra Taok inscrit l’immigration dans une histoire sensible, faite de silences, de gestes quotidiens et de mémoires portées à bas bruit.
Parallèlement, son travail dans les émissions de débats et d’actualité se distingue par le choix des sujets et la manière de les traiter. Violence domestique, deuil périnatal, stigmatisation des femmes non mariées, pression de l’horloge biologique, liberté d’expression, couverture des guerres, ciblage des journalistes : autant de thèmes sensibles qu’elle aborde sans spectaculaire, en refusant la dramatisation facile. Chez elle, l’entretien n’est jamais un face-à-face agressif ; il devient un espace de parole sécurisé, où la complexité peut émerger sans être immédiatement jugée.
Cette capacité d’écoute est indissociable de son parcours académique. Titulaire d’un master en psychologie de l’éducation, formée à l’accompagnement spirituel et diplômée en journalisme, Petra Taok articule savoir médiatique et compréhension fine du comportement humain. Cette double compétence irrigue son écriture et sa présence à l’antenne : elle sait quand se taire, quand relancer, quand laisser une émotion se déposer sans l’exploiter. Le journalisme devient alors un art de la juste distance.
Cette posture trouve une expression particulièrement forte dans le documentaire qu’elle consacre au musicien libanais Marcel Khalife. Loin du portrait célébratif ou de l’hommage figé, le film propose une rencontre intime avec un artiste qui, depuis plus d’un demi-siècle, fait dialoguer musique, poésie et engagement. En accompagnant Khalife dans un retour sur ses débuts, ses voyages et son rapport à la voix et au oud, Petra Taok révèle ce qui traverse son œuvre : une fidélité obstinée à la dignité humaine. Le documentaire s’achève autour de la grande fresque musicale inspirée de la Murale de Mahmoud Darwish, composée en Australie, où la vie et la mort se répondent comme deux vers d’un même poème. Là encore, la journaliste s’efface pour laisser advenir la rencontre.
En dehors de l’antenne, Petra Taok poursuit son engagement dans les champs humanitaire et des droits humains. Conférencière, formatrice, membre de conseils consultatifs, elle met ses compétences relationnelles au service de projets qui interrogent le vivre-ensemble et la responsabilité sociale. Mère de deux enfants, elle revendique une écriture ancrée dans le réel, consciente de ce que transmettre signifie, aujourd’hui, dans un monde fragmenté.
Ce qui singularise profondément Petra Taok, c’est son refus de la posture. À l’heure où l’exposition de soi devient parfois une fin en soi dans les métiers des médias, elle choisit une présence discrète, presque effacée, au profit des récits qu’elle porte. Son compte personnel, ses textes, ses interventions publiques prolongent cette éthique : dire sans s’imposer, témoigner sans confisquer la parole.
Dans un paysage médiatique souvent soumis à la vitesse, à l’émotion immédiate et à la polarisation, Petra Taok incarne une autre temporalité du journalisme. Un journalisme de la durée, de la confiance et de la responsabilité. Un journalisme qui considère que chaque voix humaine mérite un cadre juste pour être entendue.
À ce titre, son parcours ne relève pas de l’exception spectaculaire, mais d’une cohérence rare. Celle d’une professionnelle qui a choisi de faire du récit un acte de soin, et de la parole un espace de dignité partagée.
Bureau de Paris