Il y a quelques années, Paris a été le théâtre d’un événement culturel d’une portée rare. La Comédie-Française, institution emblématique et sanctuaire du répertoire dramatique français, accueillait pour deux mois Rituels de signes et métamorphoses du grand dramaturge syrien Saadallah Wannous. Cette programmation, en soi exceptionnelle, prenait une dimension supplémentaire en coïncidant avec la mémoire toujours vive de l’auteur, disparu en 1997, et avec les secousses historiques qui continuaient de traverser la Syrie.
La mise en scène confiée à Sulayman Al-Bassam ne se contentait pas de restituer un texte majeur du théâtre arabe contemporain. Elle proposait une lecture critique, dense, rigoureusement pensée, portée par des interprètes de premier plan de la troupe française, parmi lesquels Thierry Hancisse, Sylvie Berger, Denis Podalydès et Bakary Sangaré. Le choix même de ces acteurs, issus du cœur du théâtre français, participait à déplacer les frontières symboliques entre les répertoires, les langues et les héritages.
Un geste théâtral hautement symbolique
En ouvrant sa scène à un texte écrit en arabe, la Comédie-Française ne réalisait pas un simple geste de curiosité culturelle. Elle affirmait que le théâtre du monde arabe pouvait dialoguer, à armes égales, avec les grandes traditions dramaturgiques européennes. La rareté des textes arabes ayant accédé à une telle reconnaissance rendait l’événement d’autant plus significatif.
Présenter Rituels de signes et métamorphoses dans ce lieu précis revenait à reconnaître la valeur universelle de l’écriture de Wannous, mais aussi à admettre que le théâtre arabe, souvent marginalisé ou cantonné à des lectures périphériques, pouvait occuper le centre symbolique de la scène occidentale.
Un théâtre du politique, sans slogans
Écrite en 1994 et située volontairement en 1860 afin de contourner la censure, la pièce n’en demeure pas moins l’une des plus radicales de Wannous. Elle met en scène une société gouvernée par des autorités religieuses et judiciaires figées, incarnées notamment par la figure du mufti. Or, fidèle à sa pensée, Wannous refuse toute lecture manichéenne. Ses personnages ne sont pas des symboles figés : ils se transforment.
Le mufti lui-même traverse une métamorphose profonde, brisant les certitudes dogmatiques pour accéder à une quête de liberté intérieure. De manière encore plus subversive, la femme du chef des juges, personnage central, choisit une voie de transgression assumée. En devenant courtisane, elle ne chute pas : elle s’émancipe. Le corps, chez Wannous, devient un lieu politique.
Les femmes comme moteur du bouleversement
L’un des aspects les plus frappants de Rituels de signes et métamorphoses réside dans la place accordée aux figures féminines. Là où les révolutions échouent souvent dans la réalité, Wannous ose imaginer que le mouvement de libération pourrait être porté par les femmes.
Ce choix, profondément audacieux, confère à la pièce une modernité intacte. À Paris, cette dimension a trouvé un écho particulier, dans une société sensible aux enjeux de genre et d’émancipation, mais aussi consciente de la violence exercée contre les corps féminins dans de nombreux contextes contemporains.
Une résonance troublante avec la Syrie contemporaine
Si la mise en scène évitait toute lecture strictement allégorique de l’actualité syrienne, il était impossible pour le public de ne pas établir de liens. Les événements du « printemps arabe », la guerre, l’effondrement des structures étatiques et la violence aveugle planaient sur la réception de l’œuvre, sans jamais être explicitement convoqués.
La scénographie, parfois volontairement lourde, parfois épurée, les costumes intemporels, l’usage appuyé des turbans et des étoffes, tout contribuait à installer une distance. Une distance nécessaire, fidèle au souhait de Wannous : faire du théâtre un espace de réflexion, non un commentaire immédiat de l’actualité.
La guerre fera partie de mon destin
Certaines répliques ont traversé la salle comme des décharges. Lorsque le personnage de la femme du juge affirme : « S’il doit y avoir une guerre, elle fera partie de mon destin », le silence était palpable. Cette phrase, prononcée bien avant les tragédies syriennes récentes, résonnait avec une acuité presque insoutenable.
Elle rappelait que le théâtre de Wannous n’annonçait pas des événements précis, mais mettait à nu des mécanismes : la violence, lorsqu’elle n’est pas pensée, devient un horizon fatal. En cela, son œuvre refuse toute lecture caricaturale ou simplificatrice du présent.
Le théâtre comme conscience critique
Cette reprise parisienne rappelait avec force la conception que Wannous se faisait du théâtre : un lieu de politisation au sens noble, un espace où la société se regarde sans fard. Reconnue de son vivant par des institutions internationales, de l’UNESCO aux cercles liés au prix Nobel, son œuvre continue d’imposer une exigence rare.
À la Comédie-Française, Rituels de signes et métamorphoses n’était pas seulement un spectacle. C’était un acte culturel et politique majeur, rappelant que le théâtre peut encore être un lieu de trouble, de pensée et de liberté.
Pourquoi il faut le répéter
À l’heure où les conflits se prolongent et où la tentation du repli identitaire gagne du terrain, la reprise de ce texte s’impose comme une nécessité. Non pour commémorer, mais pour interroger.
Faire entendre à nouveau Wannous à Paris, et ailleurs, c’est rappeler que le théâtre arabe n’est pas un théâtre de la marge, mais un théâtre du monde. Un théâtre qui, loin des slogans, continue de poser la question la plus dérangeante : que faisons-nous de notre liberté lorsque le système vacille ?
Rédaction – Bureau de Paris