Il est des trajectoires qui ne se laissent pas enfermer dans une narration linéaire ni dans l’économie rapide de la reconnaissance. Elles se construisent autrement, par déplacements successifs, par confrontations assumées avec le réel, par une fidélité constante à une éthique du regard. Le parcours de Rachida El Garani appartient à cette catégorie rare. Cinéaste, documentariste, journaliste et actrice, elle incarne une figure européenne contemporaine pour laquelle l’image n’est jamais un simple dispositif esthétique, mais un espace de responsabilité.

Formée aux arts audiovisuels à Bruxelles au RITCS (Royal Institute of Theatre, Cinema & Sound), El Garani s’inscrit très tôt dans une tradition exigeante du cinéma documentaire, où la technique n’est jamais dissociée de la pensée. Son film de fin d’études, Into Darkness, constitue à cet égard un acte fondateur. Plus qu’un exercice académique, le film affirme une posture : celle d’un regard qui refuse l’illustration facile, qui travaille la durée, l’écoute et la complexité morale des situations observées. La wildcard obtenue auprès du Fonds audiovisuel flamand, suivie d’une première mondiale à l’IDFA d’Amsterdam, inscrit d’emblée son travail dans un espace international de légitimité critique.

La trajectoire de Into Darkness confirme cette singularité. Sélectionné et projeté dans des festivals de référence — de Louvain à Cannes, de Tel Aviv à Los Angeles — le film ne circule pas comme un objet exotique, mais comme une proposition documentaire pleinement située dans les débats contemporains du genre. Le fait qu’il devienne, au Maroc, le premier documentaire de ce type à ouvrir un festival et à remporter des prix significatifs n’est pas anecdotique. Il signale la capacité d’El Garani à créer des passerelles entre des espaces culturels souvent pensés comme disjoints : l’Europe institutionnelle du documentaire et les scènes émergentes du Sud.

Mais réduire Rachida El Garani à son seul travail de cinéaste serait manquer l’essentiel. Son parcours se distingue précisément par sa porosité assumée entre cinéma et journalisme. À partir de 2016, ses reportages pour la VRT, notamment dans les formats pano et Koppen, déplacent les frontières habituelles de la télévision d’investigation. Là où beaucoup se contentent de commenter, El Garani s’implique, expérimente, s’expose. Son enquête sur la perception des musulmans en Flandre, menée à travers une immersion volontaire et risquée, ne cherche ni la provocation ni l’effet spectaculaire. Elle met en lumière les mécanismes ordinaires de la stigmatisation, en assumant pleinement les conséquences politiques et médiatiques de cette démarche.

Ce reportage, devenu objet de débat au Parlement flamand, marque un tournant. Il révèle une autrice pour qui l’image est indissociable de l’espace public, et pour qui le documentaire n’est pas un refuge esthétique, mais un instrument d’interpellation démocratique. Cette capacité à assumer la conflictualité du réel, sans jamais céder à la simplification, constitue l’un des traits les plus constants de son travail.

Parallèlement à cette activité documentaire et journalistique, El Garani développe un rapport singulier au jeu d’actrice. Ses apparitions dans des séries télévisées reconnues — De Bunker, Professor T., Kids on the Block — ne relèvent pas d’une stratégie de visibilité, mais d’un prolongement naturel de son rapport au récit. Là encore, la retenue domine. Elle choisit des rôles secondaires, souvent discrets, mais toujours situés, qui témoignent d’une compréhension fine des dynamiques narratives et des enjeux sociaux portés par ces fictions.

Cette pluralité de pratiques — cinéma, télévision, journalisme, interprétation — ne produit jamais de dispersion. Au contraire, elle compose une cohérence rare, fondée sur une même exigence : celle de donner forme à des expériences complexes sans les réduire. Que ce soit dans un documentaire primé, un reportage controversé ou une fiction télévisée, El Garani interroge toujours les conditions de visibilité des corps, des identités et des récits minorés.

Son travail avec la Commission européenne, en collaboration avec le gouvernement marocain, sur un documentaire consacré au projet éducatif RUMI (Réseau des Universités Marocaines pour l’enseignement inclusif), prolonge cette logique. Il s’agit moins d’un film institutionnel que d’une réflexion sur la transmission, l’inclusion et les politiques publiques de la connaissance. Là encore, la cinéaste privilégie l’analyse aux slogans, la complexité aux discours convenus.

Ce qui frappe, à parcourir l’ensemble de son itinéraire, c’est l’absence de toute posture victimaire ou héroïsante. El Garani ne se présente ni comme une porte-parole assignée, ni comme une figure de rupture spectaculaire. Elle avance par ajustements, par constructions patientes, en inscrivant son travail dans des cadres professionnels exigeants, tout en y introduisant des questions rarement formulées frontalement.

Dans un paysage audiovisuel souvent dominé par l’immédiateté, la surenchère émotionnelle et la personnalisation excessive, son parcours rappelle une évidence devenue rare : la crédibilité se construit dans la durée. Elle naît de la cohérence entre formation, choix artistiques et engagement public. À ce titre, Rachida El Garani incarne une figure européenne contemporaine du regard critique, capable de circuler entre les langues, les formats et les territoires sans jamais diluer son exigence.

Son œuvre, encore en devenir, mérite d’être lue non comme une somme achevée, mais comme une trajectoire ouverte. Une trajectoire qui interroge, par sa seule existence, la place du documentaire aujourd’hui, la responsabilité du journaliste, et le rôle de l’artiste face aux tensions politiques et culturelles de notre temps. Plus qu’un nom à suivre, Rachida El Garani s’impose comme un point de repère discret mais essentiel dans la cartographie du cinéma et de l’audiovisuel européens contemporains.

Rédaction — Bureau de Pari