Dans le cinéma contemporain, certaines trajectoires ne cherchent ni l’éclat immédiat ni la validation spectaculaire. Elles se construisent dans une temporalité plus lente, plus exigeante, où chaque film agit comme une strate supplémentaire d’une recherche intérieure et formelle. Le parcours de Randa Ali s’inscrit pleinement dans cette logique de profondeur. Il ne s’agit pas d’une œuvre qui accumule des projets, mais d’un travail qui interroge, avec constance et rigueur, la relation entre l’individu et le lieu, entre l’intime et le politique, entre l’appartenance et l’exil.
Chez elle, le cinéma n’est jamais un simple dispositif narratif. Il est un espace de tension, parfois de silence, où se négocient des états de présence fragiles. Randa Ali filme des corps qui habitent des espaces instables, des personnages qui se tiennent à la lisière de plusieurs mondes sans jamais s’y ancrer totalement. Cette position liminaire n’est ni accidentelle ni décorative : elle constitue le cœur même de son regard. Le sentiment d’étrangeté, chez elle, ne relève pas d’une posture théorique, mais d’une expérience vécue, traduite cinématographiquement avec une grande économie de moyens et une précision remarquable.
Son court métrage Kingdom of Strangers agit comme une pièce centrale de ce dispositif. Le film ne cherche pas à illustrer l’exil ni à en produire un discours explicatif. Il le laisse affleurer, par touches successives, à travers des gestes simples, des silences prolongés, une relation au paysage qui devient presque organique. Le rivage, la mer, l’horizon y fonctionnent comme des espaces mentaux autant que physiques. Ils matérialisent un état d’attente, une suspension du temps où le retour comme l’ancrage semblent également impossibles. Randa Ali ne dramatise jamais cette condition ; elle l’observe, la laisse respirer, et fait confiance à l’intelligence sensible du spectateur.
Ce qui frappe dans son cinéma, c’est précisément cette retenue. Là où d’autres multiplieraient les signes ou les effets, elle choisit la sobriété. Le cadre est maîtrisé, la mise en scène dépouillée, et le montage privilégie la durée plutôt que l’impact. Cette esthétique n’est pas un minimalisme de surface : elle découle d’une réflexion profonde sur ce que peut – et doit – montrer le cinéma lorsqu’il aborde des thèmes aussi chargés que l’exil, la perte ou la mémoire. Randa Ali refuse toute spectacularisation de la douleur. Elle préfère en capter les résonances diffuses, les manifestations discrètes, souvent invisibles.
Cette cohérence artistique se retrouve dans l’ensemble de son parcours. Formée à la réalisation dans un contexte académique exigeant, elle n’a jamais cédé à la tentation d’un cinéma formaté pour les circuits de visibilité rapide. Au contraire, ses films dialoguent avec les grands espaces de la circulation internationale du court métrage sans jamais en épouser les codes les plus attendus. Les sélections et distinctions obtenues dans des festivals de référence témoignent moins d’une reconnaissance institutionnelle que d’une affinité réelle entre son travail et un cinéma d’auteur attentif, rigoureux, profondément humain.
Son film Mango, plus récent, prolonge cette exploration en déplaçant le regard vers une autre forme de perte : celle qui se joue dans l’espace familial, dans la relation père-fille, là où le deuil se mêle à la transmission. Là encore, Randa Ali évite toute emphase. Elle s’attache à la matière même du lien : les regards, les gestes inachevés, les mots retenus. Le film n’explique pas, il accompagne. Il laisse le spectateur entrer dans une intimité fragile sans jamais la violer. Cette éthique du regard est sans doute l’un des traits les plus marquants de son cinéma.
Travaillant entre l’Égypte et les États-Unis, Randa Ali incarne une génération de cinéastes pour lesquels la circulation géographique n’est ni un privilège ni un simple contexte, mais une condition structurante de la création. Cette mobilité nourrit son œuvre sans jamais la diluer. Au contraire, elle renforce sa capacité à penser le cinéma comme un langage transnational, capable de rendre compte de réalités locales tout en dialoguant avec des sensibilités universelles. Ses films ne cherchent pas à représenter un territoire de manière exhaustive ; ils en captent des fragments, des sensations, des états affectifs qui résonnent bien au-delà de leurs lieux d’ancrage.
Aujourd’hui, le développement de son premier long métrage s’inscrit dans la continuité naturelle de ce parcours. Sans rompre avec ses thèmes de prédilection, ce nouveau projet semble approfondir encore la question de l’enfance, de la mémoire et de la construction identitaire dans un contexte historique et social précis. Il ne s’agit pas d’un changement d’échelle spectaculaire, mais d’un élargissement patient de son champ d’exploration. Le même regard attentif, la même exigence formelle, la même confiance accordée au temps long et à la complexité humaine semblent en constituer l’ossature.
Le cinéma de Randa Ali se distingue ainsi par sa capacité rare à articuler une pensée du monde sans jamais l’imposer. Il propose, suggère, ouvre des espaces de réflexion plutôt qu’il n’assène des vérités. Dans un paysage audiovisuel souvent dominé par la surenchère émotionnelle et la lisibilité immédiate, son travail rappelle que le cinéma peut encore être un art de la nuance, du retrait et de la durée. Un art qui accepte l’inconfort de l’indécidable et la richesse des zones grises.
Plus qu’une réalisatrice prometteuse, Randa Ali apparaît aujourd’hui comme une voix déjà pleinement constituée. Une voix qui ne cherche pas à parler plus fort que les autres, mais à parler juste. Une voix qui inscrit le geste cinématographique dans une éthique du regard et une responsabilité sensible envers ses sujets. À travers ses films, elle ne cesse de poser la même question, discrète mais essentielle : comment habiter un monde en perpétuelle transformation sans renoncer à la profondeur de l’expérience humaine ? C’est dans cette interrogation persistante que réside, sans doute, la force durable de son cinéma.
Rédaction : Bureau du Caire – PO4OR