Peindre, pour Randa Hijazi, n’a jamais été un geste décoratif ni un exercice de style. C’est une manière d’entrer en relation avec le monde, d’en éprouver les fractures et d’en traduire les silences. Son travail s’inscrit dans une logique de construction lente, où chaque œuvre naît d’un équilibre précis entre intuition et maîtrise, entre émotion contenue et structure réfléchie. Rien n’y est gratuit, rien n’y est spectaculaire par facilité.

Chez Randa Hijazi, l’image ne cherche pas à convaincre ni à séduire. Elle observe, elle retient, elle interroge. La peinture devient un espace de tension maîtrisée, où les figures humaines portent moins des identités que des états, moins des récits explicites que des mémoires en mouvement. Cette posture artistique, exigeante et profondément consciente de ses enjeux, confère à son œuvre une densité rare dans le paysage contemporain

Artiste visuelle syro-canadienne, Randa Hijazi s’inscrit dans une géographie complexe où les déplacements ne sont pas des parenthèses, mais des strates constitutives du langage plastique. Née à Damas, formée aux beaux-arts à l’Université de Damas, puis passée par les études de journalisme et de médias, elle a progressivement élaboré une pratique qui articule regard artistique et conscience du récit. Cette double formation n’est pas anecdotique : elle explique la densité narrative de son travail, la précision de ses compositions et la manière dont chaque œuvre semble porter en elle une histoire silencieuse, jamais illustrative, toujours suggérée.

La peinture de Randa Hijazi ne cherche pas à séduire par l’effet ni à s’imposer par la surcharge symbolique. Elle procède au contraire par tension maîtrisée entre figuration et abstraction, entre réalisme expressif et glissements surréalistes. Les corps, souvent centraux, ne sont jamais décoratifs. Ils sont porteurs d’états, de mémoires enfouies, de contradictions intimes. Les regards, les gestes, les postures composent un vocabulaire visuel où l’émotion est contenue, travaillée, retenue, comme si chaque toile refusait l’évidence pour inviter à une lecture plus lente.

Cette exigence formelle s’accompagne d’une profondeur thématique constante. Les relations humaines, la mémoire, l’exil, la résilience, mais aussi l’ambivalence des liens affectifs, traversent l’ensemble de son œuvre. Il ne s’agit pas, chez elle, de raconter la migration comme un thème, mais de la laisser agir comme une force souterraine qui modifie la perception du monde, des visages et des espaces. L’exil n’est jamais frontal, jamais revendiqué ; il est inscrit dans la manière dont les figures semblent à la fois présentes et en suspens, ancrées et déplacées.

Cette maturité artistique a trouvé une reconnaissance institutionnelle significative sur la scène internationale. En 2021, Randa Hijazi a participé à la 51ᵉ Exposition internationale du Cercle des Artistes Peintres et Sculpteurs du Québec (CAPSQ), organisée à Paris, dans l’église de la Madeleine – Salle Royale. Dans ce cadre hautement symbolique, réunissant 65 artistes canadiens et 90 œuvres sélectionnées, son travail s’est vu décerner la médaille d’argent par un jury français composé de sept membres internationaux. Ce classement, loin d’être un simple palmarès, atteste de la capacité de son œuvre à dialoguer avec des regards critiques exigeants, au-delà des appartenances géographiques ou culturelles.

Mais c’est peut-être dans la reconnaissance officielle de certaines de ses œuvres que le parcours de Randa Hijazi révèle toute sa singularité. La sélection de sa peinture Holy Family comme visuel officiel de la carte de vœux annuelle de la Chambre des communes du Canada constitue un geste rare. Rare, parce qu’il engage l’art dans un espace institutionnel où le symbole, la représentation et la responsabilité culturelle sont étroitement liés. Rare aussi, parce qu’il consacre une œuvre contemporaine comme médiatrice d’un message collectif, dans un cadre étatique. Cette reconnaissance ne consacre pas seulement une artiste ; elle reconnaît la capacité de son langage pictural à porter un sens universel, lisible et partagé.

Le style de Randa Hijazi s’est affiné au fil des années vers une écriture picturale organique, où la couleur joue un rôle structurant sans jamais devenir illustrative. Les palettes, souvent profondes, parfois traversées de contrastes vifs, participent à une dramaturgie silencieuse. Les surfaces sont travaillées avec une attention particulière à la matière, à la texture, comme si chaque couche de peinture ajoutait une strate de sens plutôt qu’un simple effet visuel. Cette approche confère à ses œuvres une présence physique forte, presque tactile, qui résiste à la reproduction numérique et impose l’expérience directe.

Présente dans de nombreuses expositions au Canada, en Europe et au Moyen-Orient, Randa Hijazi s’inscrit aujourd’hui comme une figure active et respectée du paysage artistique québécois, sans jamais se laisser enfermer dans une lecture communautaire ou identitaire réductrice. Son travail parle depuis un lieu singulier, mais il s’adresse à un espace commun. C’est précisément cette capacité à transformer l’expérience individuelle en langage universel qui donne à son œuvre sa portée contemporaine.

À l’heure où l’art est souvent sommé d’être visible, rapide ou immédiatement lisible, la trajectoire de Randa Hijazi rappelle une autre temporalité : celle de la construction patiente, du dialogue avec les institutions sans compromis esthétique, et de la fidélité à une vision. Son œuvre ne cherche pas à illustrer le monde ; elle l’interroge. Et dans cette interrogation silencieuse, rigoureuse et profondément humaine, se dessine une place pleinement légitime au sein de la scène artistique internationale contemporaine.

Rédaction – Bureau de Paris