PORTRAITS

Rita Lamah De l’image à l’autorité du goût

PO4OR
28 févr. 2026
5 min de lecture
Rita Lamah De l’image à l’autorité du goût

Dans l’histoire contemporaine de l’image féminine au Moyen-Orient, le corps a longtemps été perçu comme surface avant d’être reconnu comme sujet. Surface exposée, évaluée, admirée ou jugée. Surface brillante, parfois magnifiée, souvent réduite. Le regard précédait la parole. La visibilité précédait la maîtrise. Dans ce paysage saturé de projections, le parcours de Rita Lamah ne se comprend pas comme une ascension médiatique ordinaire, mais comme un déplacement structurel. Une translation lente et lucide : du corps exposé au goût transmis.

Il serait facile de réduire son entrée dans la sphère publique à la séquence attendue des concours, des plateaux, des couvertures. Pourtant, la valeur réelle de sa trajectoire ne réside pas dans l’exposition initiale, mais dans le refus d’y demeurer. Beaucoup franchissent le seuil de la lumière ; peu acceptent d’en interroger la mécanique. Or c’est précisément dans ce mouvement réflexif que se situe la singularité de Rita Lamah. Elle ne s’est pas contentée d’être regardée. Elle a voulu comprendre pourquoi, comment et selon quels codes.

Dans les maisons de couture, notamment auprès de Zuhair Murad, l’image cesse d’être simple éclat pour devenir architecture. Les étoffes y sont langage. Les coupes, des prises de position silencieuses. Le vêtement y fonctionne comme médiation entre le corps et le monde. Cette immersion n’a pas seulement affiné son œil ; elle a déplacé son centre de gravité. L’esthétique n’était plus un capital à exhiber, mais une grammaire à décrypter. Derrière la mise en scène, elle a perçu la stratégie. Derrière la séduction, la structure.

Ce passage de l’apparence à l’analyse s’est consolidé lorsqu’elle a choisi de formaliser son savoir au London College of Fashion. Ce choix n’est pas anecdotique. Il marque une rupture intérieure : la conscience que la beauté, si elle ne se convertit pas en connaissance, demeure éphémère. À Londres, l’intuition s’est confrontée à la méthode. Le goût, à la théorie. Elle y a appris que le styling n’est pas une ornementation, mais un exercice d’interprétation. Lire un corps, c’est lire une histoire. Ajuster une silhouette, c’est reconfigurer une narration.

Ainsi s’opère le véritable basculement. Le corps qui fut un objet de projection devient instrument de compréhension. Ce qui était surface devient profondeur. Rita Lamah ne quitte pas le monde de l’image ; elle en change la place. Elle passe du centre lumineux à la périphérie stratégique, là où se décident les lignes, les équilibres, les nuances. Elle comprend que le pouvoir dans la mode ne réside pas uniquement dans la visibilité, mais dans la capacité à façonner la perception.

Dans les sociétés arabes, où le corps féminin demeure chargé d’une densité symbolique particulière, ce déplacement prend une dimension culturelle. Enseigner le goût, ce n’est pas seulement conseiller des couleurs ou des proportions. C’est redonner à la femme la souveraineté sur son propre récit visuel. Ce n’est plus être vue, mais choisir comment l’être. Ce n’est plus subir un standard, mais articuler une identité.

Le geste est discret. Il n’est pas révolutionnaire au sens bruyant du terme. Pourtant, il est profondément politique dans son économie silencieuse. Car transformer le capital esthétique en capital stratégique revient à déplacer l’axe du pouvoir. La femme qui comprend les mécanismes de l’image cesse d’être dépendante du regard extérieur. Elle devient actrice de sa représentation.

Rita Lamah incarne cette mutation sans la proclamer. Son discours reste mesuré, parfois classique. Elle parle de confiance, d’authenticité, d’amour de soi. Mais derrière cette rhétorique accessible se déploie une réalité plus dense : celle d’une femme qui a traversé le système de l’intérieur. Elle connaît les exigences de l’exposition, les fragilités qu’elle engendre, les illusions qu’elle fabrique. Elle sait que la célébrité numérique peut devenir un mirage, que la visibilité sans substance s’épuise rapidement.

Son positionnement actuel s’inscrit dans une tension maîtrisée. Présente sur les plateformes, elle en adopte les codes sans s’y dissoudre. Elle revendique une sélection rigoureuse des collaborations. Elle refuse la promotion mécanique. Cette discipline révèle une compréhension fine de l’économie de l’influence. Le capital symbolique doit être préservé, non dilapidé. Le goût ne peut être crédible s’il se vend sans discernement.

Il faut également lire son engagement social non comme un supplément d’âme, mais comme une extension logique de son parcours. Lorsque l’image devient outil et non fin, elle peut être réorientée vers l’autre. Les initiatives caritatives auxquelles elle participe traduisent une volonté de redistribuer le capital accumulé. La lumière, ici, cesse d’être centripète. Elle se déplace vers des zones moins visibles.

Ce qui confère à son parcours une dimension dorée, ce n’est donc ni l’exceptionnalité spectaculaire ni la rupture théorique radicale. C’est la cohérence du mouvement. Une trajectoire circulaire et ascendante : entrer par le corps, traverser la structure, revenir par le savoir. Cette boucle transforme l’expérience initiale en ressource transmissible.

Dans le contexte arabe contemporain, où la figure féminine oscille entre hyper-exposition et injonction morale, cette position intermédiaire est précieuse. Elle ne renie pas l’esthétique. Elle ne la sacralise pas non plus. Elle la replace dans une économie de maîtrise. Le vêtement devient instrument d’alignement intérieur. Le style, un acte de précision identitaire.

Il serait erroné d’y voir une simple reconversion professionnelle. Il s’agit plutôt d’une reconversion symbolique. Le corps qui fut mesuré selon des critères extérieurs devient le point de départ d’une pédagogie. La silhouette n’est plus finalité, mais support d’un discours sur l’estime, la posture, la cohérence.

Dans cette perspective, Rita Lamah incarne une transition générationnelle. Celle d’une femme arabe qui refuse d’être enfermée dans une seule fonction de l’image. Ni muse figée, ni théoricienne détachée. Mais médiatrice entre deux mondes. Elle comprend le pouvoir de la scène et celui des coulisses. Elle sait que l’autorité la plus durable n’est pas celle qui brille le plus fort, mais celle qui structure.

Son parcours invite à repenser la notion même de réussite dans la mode. Le succès ne réside pas uniquement dans la reconnaissance publique, mais dans la capacité à transformer une expérience personnelle en compétence collective. Le goût enseigné devient un héritage. Une transmission.

Le passage du corps exposé au goût enseigné est, en réalité, une métaphore de maturité. Ce que l’on possédait comme attribut devient ce que l’on partage comme savoir. L’esthétique cesse d’être une condition biologique ou circonstancielle ; elle devient une discipline. Et dans ce déplacement, la femme cesse d’être perçue uniquement comme image pour devenir référence.

Peut-être est-ce là la dimension la plus subtile de son itinéraire. Elle n’a pas cherché à effacer son passé d’icône visible. Elle l’a intégré. Elle l’a transformé en matériau. Le capital initial n’a pas été nié ; il a été redirigé. Cette continuité maîtrisée évite la rupture artificielle et confère à l’ensemble une profondeur rare.

En définitive, la trajectoire de Rita Lamah ne s’inscrit pas dans la logique de la rupture spectaculaire, mais dans celle d’une évolution consciente. Elle rappelle que la beauté, lorsqu’elle est pensée, devient compétence. Que la visibilité, lorsqu’elle est comprise, devient responsabilité. Et que le corps, loin d’être une fin, peut être le commencement d’une autorité plus vaste.

Ainsi se dessine une figure qui, sans bruit, modifie la cartographie symbolique de l’image féminine arabe. Du centre lumineux à la périphérie stratégique. Du regard subi au regard construit. Du corps offert au goût transmis. C’est dans ce glissement, presque imperceptible mais profondément structurant, que réside la véritable dimension dorée de son parcours.

Bureau de Paris
PO4OR-Portail de l’Orient

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