Il est des présences qui ne cherchent ni l’approbation ni l’adhésion immédiate. Elles ne se donnent pas comme des images à consommer, mais comme des traces à retenir. Le parcours de Romy Nassar s’inscrit précisément dans cette zone rare, où la visibilité n’est jamais une fin, et où le regard, lorsqu’il se pose, est invité à ralentir. Si ce portrait s’impose aujourd’hui, ce n’est pas pour accompagner une exposition médiatique, mais pour saisir un moment plus fragile et plus juste : celui d’une maturité silencieuse, avant que le récit ne se fige dans les catégories toutes faites de l’industrie.
Découverte presque par accident, Romy Nassar n’a jamais projeté son avenir dans les codes classiques du mannequinat. Elle ne s’est pas construite dans le désir de la scène ni dans l’obsession du podium. Cette absence de projection initiale a façonné une relation singulière à la mode : une relation faite de distance, de questionnement, parfois même de résistance. Elle évolue dans un milieu qu’elle observe avec lucidité, consciente de ses contradictions, de ses excès, et de la fatigue mentale qu’il impose à celles et ceux qui le traversent.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont elle habite son image sans jamais s’y dissoudre. Le corps n’est pas ici un outil de performance, mais un lieu de mémoire. Les vêtements qu’elle porte, les bijoux qu’elle choisit, ne relèvent pas du simple styling. Ils sont chargés d’histoires, de réminiscences, de gestes hérités. Pour elle, le luxe n’est pas l’éclat, mais le sens. Une pièce sans secret n’a pas de valeur ; un objet sans passé n’a pas d’âme. Cette approche confère à son rapport à la mode une profondeur qui dépasse largement l’esthétique.
Née au Liban et aujourd’hui installée à Paris, Romy Nassar évolue entre des espaces culturels qui nourrissent sa perception du temps. Elle parle souvent de ce sentiment d’exister en dehors du rythme imposé, comme si son rapport au présent demeurait volontairement décalé. Cette distance temporelle se reflète dans son allure : une élégance qui ne cherche pas à coller à la tendance, mais à préserver une continuité intérieure. Elle s’habille moins pour être vue que pour se souvenir. Pour elle-même, pour les figures aimées, pour les nuits qui laissent une empreinte durable.
Cette posture se prolonge dans sa manière d’aborder la scène professionnelle. Romy Nassar ne se présente pas comme une muse docile ni comme une icône façonnée par les attentes extérieures. Elle conserve une voix propre, parfois dissonante, souvent critique. Elle parle sans détour de l’attente, de l’invisibilité, de ces heures passées dans les castings où l’urgence est toujours du côté du modèle, tandis que l’industrie avance à son propre rythme. Derrière l’opulence visuelle, elle perçoit une forme de désert émotionnel. Cette lucidité ne la rend pas amère ; elle la rend vigilante.
Son rapport à la représentation est marqué par cette vigilance constante. Elle sait que la mode peut être un espace de création, mais aussi un terrain de projections simplificatrices. Elle refuse d’être réduite à une silhouette ou à un type. Ses cheveux, qu’elle laisse libres malgré les injonctions, deviennent un symbole discret de cette résistance. Ne pas se lisser, ne pas se plier entièrement, c’est affirmer une présence qui ne se laisse pas entièrement dompter. Ce refus tranquille est l’un des fils conducteurs de son parcours.
Lorsque Romy Nassar apparaît sur un podium ou devant l’objectif, quelque chose se joue qui dépasse la performance attendue. Il ne s’agit pas d’un rôle à interpréter, mais d’une présence à assumer. Son passage lors du défilé anniversaire de ZEUS+DIONE à Athènes en est un exemple marquant. Dans un espace chargé d’histoire et d’humidité, elle ne marchait pas : elle avançait comme si elle avait été inscrite dans le récit du lieu lui-même. Cette impression de justesse, presque de nécessité, est rare. Elle ne relève pas de la technique, mais d’un accord intime entre le corps et le contexte.
Parallèlement à son travail de mannequin, Romy Nassar développe d’autres formes d’expression. L’écriture, notamment, occupe une place essentielle. Elle y prolonge les mêmes questions : comment exister sans se réduire ? Comment habiter une image sans s’y perdre ? Comment rester fidèle à une sensibilité dans un monde qui privilégie la surface ? Ces interrogations ne cherchent pas de réponses définitives. Elles constituent plutôt une ligne de tension qui traverse l’ensemble de son parcours.
Sa relation aux bijoux vintage, qu’elle chine et collectionne, participe de cette même logique. Chaque pièce est envisagée comme un fragment de récit, un vestige chargé de vies antérieures. Porter un bijou, c’est alors accepter d’entrer dans une continuité, de se relier à des histoires qui précèdent. Cette vision confère à son esthétique une dimension presque anthropologique : le corps devient un support de transmission, non une simple vitrine.
Aujourd’hui, la reconnaissance médiatique s’intensifie. Couvertures, éditoriaux, collaborations prestigieuses : tout semble indiquer une montée en visibilité. Pourtant, l’intérêt de ce moment réside précisément dans ce qu’il n’est pas encore. Romy Nassar n’a pas été absorbée par le récit de la consécration. Elle demeure dans un entre-deux fragile, où la conscience critique n’a pas cédé à la fascination. C’est cet instant que la revue choisit de saisir : avant la saturation, avant la simplification, avant que l’image ne prenne le pas sur la pensée.
Écrire ce portrait aujourd’hui n’est donc ni un hommage ni une célébration. C’est un geste de lecture. Une tentative de comprendre comment une présence peut s’imposer sans se promouvoir, comment une trajectoire peut gagner en densité sans chercher l’amplification. Romy Nassar ne demande pas le regard. Elle avance, observe, questionne. Et c’est précisément cette retenue qui rend son parcours digne d’attention.
Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR