À l’origine du travail de Salwa Raja, il n’y a ni revendication frontale ni posture programmatique. Il y a un regard qui s’affine avec le temps, une attention portée aux détails discrets, aux gestes secondaires, aux zones souvent reléguées hors champ. Son parcours se construit dans cette relation patiente au réel, où la création devient un espace d’observation plus qu’un lieu d’affirmation. Chez elle, l’engagement ne se proclame pas : il s’insinue, se déploie dans la durée, à travers une pratique qui privilégie l’écoute, la nuance et la fidélité à l’expérience vécue.
Née à Casablanca, Salwa Raja entre dans le champ public par le mannequinat. Mais très tôt, le corps exposé cesse de lui suffire comme surface. Derrière l’esthétique, elle perçoit les limites d’un cadre qui montre sans toujours dire. Cette première expérience, loin de l’enfermer dans une identité figée, devient un point de départ. Le corps n’est plus seulement vu ; il devient porteur de récit, de tension, de mémoire. C’est là que s’amorce un mouvement qui ne cessera plus : passer de la représentation à la narration.
Du corps visible au corps parlant
Le mannequinat lui apprend une chose essentielle : la puissance du non-dit. Poser, c’est déjà raconter sans paroles. Cette conscience aiguë du langage corporel irrigue par la suite son approche du jeu et de la mise en scène. Lorsque Salwa Raja se tourne vers le cinéma et la télévision, elle ne cherche pas à effacer ce passé, mais à le transformer. Le corps devient un outil de précision, un instrument d’écoute, un lieu de résonance.
Son rapport au jeu est marqué par une attention extrême aux détails. Un regard, une respiration, une hésitation peuvent suffire à faire basculer une scène. Cette économie expressive, loin de toute démonstration, révèle une éthique du jeu fondée sur la justesse. Jouer, pour elle, n’est pas occuper l’espace, mais l’habiter.
Paris comme lieu de transformation
Le passage de Casablanca à Paris marque une inflexion décisive. Non pas une rupture identitaire, mais un élargissement du champ. Paris agit comme un laboratoire : un lieu où se confrontent les héritages, où se frottent les récits, où les appartenances se complexifient. Cette traversée géographique s’accompagne d’un déplacement intérieur. La distance permet de relire le passé, de reformuler les questions, de redéfinir les priorités.
Dans cet espace multiculturel, Salwa Raja affine son regard sur la représentation. Elle observe les angles morts, les récits absents, les figures marginalisées. Elle comprend que l’image n’est jamais neutre : elle construit, exclut, hiérarchise. De là naît un désir de plus en plus affirmé de passer de l’autre côté de la caméra.
L’écriture et la mise en scène comme nécessité
La réalisation ne s’impose pas comme une ambition tardive, mais comme une continuité logique. Après avoir incarné des personnages, Salwa Raja ressent le besoin de choisir les histoires, de cadrer les regards, de maîtriser le rythme du récit. Le documentaire s’impose alors comme un terrain privilégié. Non pour sa prétendue objectivité, mais pour sa capacité à accueillir la complexité du réel.
Ses premières expériences de réalisation pour la télévision française révèlent une sensibilité particulière aux voix minorées. Elle s’intéresse aux trajectoires invisibles, aux existences situées à la marge des récits dominants. Ce choix n’est pas militant au sens frontal du terme ; il est profondément éthique. Filmer devient un acte d’écoute. Donner du temps, de l’espace, de la dignité à celles et ceux que l’image a longtemps simplifiés ou ignorés.
La question de la voix
Ce qui traverse l’ensemble du travail de Salwa Raja, c’est la question de la voix. Qui parle ? Qui est entendu ? Qui reste en silence ? Ces interrogations structurent aussi bien son jeu d’actrice que son approche de la réalisation. Elle ne cherche pas à parler à la place des autres, mais à créer les conditions pour que des récits puissent émerger.
Cette attention à la parole s’accompagne d’un refus des stéréotypes. Les personnages féminins qu’elle interprète ou met en scène échappent aux catégories réductrices. Ils sont complexes, parfois contradictoires, toujours situés. La féminité n’est jamais une essence, mais une expérience traversée par la culture, la classe, la mémoire et le contexte social.
Un regard situé, jamais enfermé
Si son travail est profondément marqué par son héritage marocain, il ne s’y réduit jamais. Salwa Raja revendique une identité en mouvement, nourrie par les circulations, les traductions, les frictions culturelles. Cette position lui permet d’aborder des thématiques universelles — l’appartenance, la transmission, la solitude, le désir de reconnaissance — sans jamais les abstraire de leur ancrage concret.
Son regard se construit dans cet entre-deux fécond : ni exotisation du passé, ni effacement des origines. La mémoire devient une matière vivante, un outil de compréhension du présent. Cette posture, exigeante et nuancée, confère à son travail une profondeur rare dans un paysage audiovisuel souvent soumis à la simplification.
Vers la fiction : une continuité assumée
Alors qu’elle s’apprête à finaliser son premier long métrage documentaire et à apparaître prochainement sur grand écran, Salwa Raja ne parle pas de « nouvelle étape », mais de continuité. La fiction n’est pas une échappée, mais un autre moyen d’explorer les mêmes questions. Comment raconter sans trahir ? Comment donner forme à l’expérience sans la figer ? Comment faire entendre des voix multiples sans les réduire à un message ?
Cette cohérence entre les différents médiums — mode, jeu, écriture, réalisation — constitue la singularité de son parcours. Chaque pratique nourrit l’autre. Le regard de l’actrice informe celui de la réalisatrice ; la rigueur de la mise en scène affine le jeu ; l’expérience du corps éclaire l’écriture.
Une trajectoire en construction
Salwa Raja ne se présente pas comme une figure achevée, mais comme un processus en cours. Cette humilité n’est pas une posture, mais une méthode. Apprendre, observer, ajuster, recommencer. Dans un monde saturé d’images rapides et de récits prémâchés, elle propose un autre tempo. Une création attentive, située, consciente de ses responsabilités.
Son travail rappelle que l’art n’est pas seulement une question de visibilité, mais de regard. Regarder autrement, filmer autrement, jouer autrement. Et surtout, accepter de ne pas tout maîtriser. Laisser place au doute, à l’écoute, à la complexité.
À travers son parcours, Salwa Raja dessine une cartographie sensible de la création contemporaine. Une création qui refuse les cases, qui traverse les disciplines, qui interroge la place de l’image et la responsabilité de celles et ceux qui la fabriquent. Son œuvre en devenir s’inscrit dans une nécessité rare : raconter le monde sans le réduire, donner forme à l’expérience sans l’appauvrir. Une voix à suivre, non pour ce qu’elle promet, mais pour ce qu’elle construit, patiemment, dans le temps long.
Rédaction : Bureau de Paris – PO4OR